Juin 1915 à l'Hilsenfirst.



Au mois de juin 1915, la VIIe armée (général de Maud'huy) était chargée de mener dans les Hautes-Vosges une vaste opération offensive qui, partant des contreforts est du Hohneck et des épaulements nord du Grand-Ballon, devait aboutir à la plaine d'Alsace dans la région de Colmar. Dans le cadre général de cette opération, la brigade Tabouis (1re brigade de Chasseurs de la 66e division d'Infanterie), à laquelle appartenaient en particulier les 7e et 13e B.C.A., devait rompre le front allemand dans la région au nord de l'Hilsenfirst et pousser en direction de Munster, sur l'axe Landersee - Ilienkopf - Muhlbach.
Le 7e bataillon de Chasseurs formait « la pointe dure >> de cette poussée profonde. A lui incombaient en particulier la rupture du front adverse et l'exécution du premier bond jusqu'à Landersee. Son attaque avait été montée, elle aussi, en forme de pointe triangulaire : la 6e compagnie devait réaliser la « percée >> des lignes allemandes puis pousser jusqu'à la lisière du Bois-en-Brosse.
Derrière elle :
— la 1re compagnie devait profiter de la percée pour, prenant à revers les lignes allemandes, remonter sur l'Hilsenfirst et s'en emparer ;
— la 4e compagnie devait rejoindre la 6e sur son objectif et, de là, repartir avec elle sur Landersee (objectif de fin de journée) ;
— la 5e compagnie, débouchant du front avec la 4e, devait opérer le nettoyage des organisations traversées, assurer leur conquête et leur occupation, puis, une fois relevée par des éléments réservés, assurer la liaison entre l'Hilsenfirst et Landersee ;
— les 2e et 3e compagnies étaient maintenues initialement en réserve.
Promu capitaine en mai 1915, je commandais la 6e compagnie depuis quelque temps déjà. Précédemment, j'avais appartenu comme lieutenant au 13e B.C.A. où j'avais été affecté, venant de la Cavalerie, en février 1915.
Les chefs de section étaient :
1re section : le lieutenant Guillermet, détaché de l'Infanterie coloniale, présent au bataillon depuis la fin décembre 1914. Sorti de Saint-Cyr un an avant la guerre, merveilleusement brave, passionné pour son métier, âme ardente et généreuse, c'était un chef magnifique.
2e section : l'adjudant Duret, de légendaire bravoure ; c'était un entraîneur d'hommes étourdissant. Ouvrier bottier, au bataillon, il était parti avec lui à la mobilisation et avait conquis tous ses grades et sa médaille militaire au feu, le fusil à la main. Il était de la graine dont l'Empereur fabriquait ses « Capitaine Coignet ».
3e section : l'aspirant Martin, petit bonhomme de la classe 1915 qui n'avait pas encore vu le feu ; intelligent, vibrant, plein de cœur et d'allant, d'une jeunesse fraîche, saine et joyeuse, beau soldat tiré à quatre épingles, il avait tout ce qu'il fallait pour commander brillamment une section de Chasseurs.
4e section : le sous-lieutenant de Benoist, maréchal des logis de Dragons de réserve passé dans les Chasseurs sur sa demande, il était arrivé à la compagnie le 9 juin. Bien que peu connu encore, il nous avait fait très bonne impression.

Le 12 juin, les ordres d'engagement arrivent. La 6e compagnie a bien décidément l'honneur d'ouvrir le bal. Parmi les prescriptions émanant du général commandant la division, celles-ci sont soulignées :
« Le mouvement en avant de chacun poussé sans répit, avec une volonté de progression farouche, est le sûr garant du succès... Nul ne doit se soucier d'être en flèche ou débordé. On ne s'occupera des camarades que pour les aider, jamais pour les attendre. »
Inutile d'insister sur l'effet produit par de telles phrases sur le « pur sang » qu'est une unité de Chasseurs.
Le 14 juin, à 11 heures, la 6e compagnie, à l'effectif de deux cent dix-huit fusils, prend place dans sa tranchée de départ. A 12 h 30, les premiers obus de la préparation d'artillerie passent avec un long bruit soyeux au-dessus de nos têtes. Devant nous, au delà de la clairière de Wüstenrunz, ils tombent dans le Bois-Inférieur ; impossible de se rendre compte de l'efficacité du marmitage. En revanche, vers le sommet chauve de l'Hilsenfirst, où les ouvrages allemands sont très visibles — la terre rouge remuée tranchant nettement sur le vert des pâturages — la précision du tir s'affirme très vite.
A 15 h 30 — l'heure H fixée — la 6e compagnie débouche de sa tranchée de départ et traverse rapidement la clairière parsemée de buissons et de jeunes sapins, qui se trouve immédiatement devant notre front. La fusillade allemande s'allume, mais peu dense, trop haute ; aucune mitrailleuse ne tire encore.
Nous traversons le Bois-Neutre, et dévalons la pente du premier ravin, le Malchrunz ; la fusillade reste très faible. Puis, nous débouchons dans la large clairière du Wüstenrunz, face aux tranchées allemandes du Bois-Inférieur. Immédiatement, c'est un effroyable vacarme.
Trois mitrailleuses nous prennent à partie : une, située sur la tranchée en V très au-dessus de nous, nous tire de haut en bas ; une autre en face de nous, la seule qui soit dans notre zone d'attaque, donc menacée par nous, nous balaie de front ; la troisième, la plus mauvaise, qui, à elle seule, décimera pratiquement ma compagnie, est située très bas, vers le fond de la clairière et nous prend d'écharpe de bas en haut. Quant aux autres, les fantassins « purs », à moitié sortis de leurs tranchées, ils nous tirent au fusil comme des lapins.
Tout de suite, les pertes sont lourdes. Les cadres disparaissent rapidement. L'adjudant Soppin (adjudant de compagnie), qui vient de m'exprimer sur la situation une opinion dépourvue d'optimisme, tombe la cuisse fracassée. Duret tombe les deux jambes traversées ; le vieux Cardot, sergent de territoriale venu ici comme volontaire, est tué, la tête traversée par une balle ; plus de sergents, ni de caporaux à la 3e et à la 4e sections.
A ce moment, notre premier bond s'achève, qui nous amène devant le ruisseau dont la clairière tire son nom, le Wüstenrunz. Le temps de souffler, de remettre un peu d'ordre dans la compagnie, de museler au plus vite les Allemands trop « culottés », trop visibles et dont le feu est réellement trop gênant, et il est temps de repartir. La traversée du ruisseau — véritable trait de scie à bords verticaux tracé dans le granit, protégé sur sa rive gauche par un réseau barbelé très bas et invisible dans les hautes herbes — est extrêmement dure et pénible. Après l'avoir franchi, la 6e compagnie, bien que très éprouvée, reprend ardemment sa progression sous un feu d'enfer. Il fait une chaleur torride et cette marche sous la grêle de balles qui nous décime est interminable. Au passage du ruisseau, les pertes ont été sévères ; ma 2e section y est pratiquement morte ; le caporal Pradel en est le seul gradé survivant, et il lui reste cinq hommes à commander sur cinquante-six partis à l'attaque.
Un deuxième réseau allemand traversé, nous abordons enfin la position ennemie. Le nettoyage en est exécuté vivement à la grenade et à la baïonnette. Deux mitrailleuses nous restent entre les mains, ainsi qu'une trentaine de prisonniers, aussitôt évacués vers l'arrière. Le reste jonche la tranchée et ses abords de ses morts et de ses blessés ; quelques-uns s'enfuient à travers le Bois-Inférieur.
Mes hommes, surexcités par leur succès, sont littéralement déchaînés. Après l'enlèvement de quelques abris allemands dans la profondeur de la position, nous arrivons enfin sur notre premier objectif et j'y arrête ma compagnie. C'est d'ailleurs assez difficile ; je n'y réussis qu'un peu tard, trop tard pour empêcher le petit Martin, chef de la y section, qui fait cavalier seul à la lisière du bois, d'être tué raide. On vient de me rapporter ce pauvre gosse encore tout souriant ; il a une petite, toute petite rosette sanglante à hauteur du cœur. De Benoist, qui détache sa haute silhouette sur le ciel, est criblé de balles, mais rien de très grave heureusement. Plusieurs Chasseurs sont tués, quelques-uns blessés. Le calme rétabli, j'envoie mes comptes rendus au commandant et fais rapidement creuser des trous de tirailleurs. A ce moment, je suis rejoint par environ deux sections de la 4° compagnie sous le commandement du lieutenant Burdallet. Ce dernier m'informe que le capitaine Martin, commandant la compagnie, a été tué pendant la traversée de Wüstenrunz ; il ne sait ce que sont devenues les deux autres sections. Le sous-lieutenant Moreau, avec neuf éclaireurs du bataillon sur trente-six au départ, vient se mettre à ma disposition, la progression vers le nord-ouest qui lui était prescrite étant devenue impossible.
Dans les ordres que j'ai reçus figure celui — formel — de faire ouvrir à la cisaille des brèches dans le réseau de fil de fer couvrant la seconde ligne allemande, à la lisière du Bois-en-Brosse. Je désigne deux équipes. Celle de gauche arrive au réseau sans difficultés majeures et commence à cisailler les fils de fer. Celle de droite est fauchée en quelques minutes et n'atteint pas le réseau. Je demande des volontaires pour la remplacer ; j'en trouve aussitôt plus qu'il n'en faut et l'équipe nouvelle part. Elle a le même sort que celle qui l'a précédée. Sur ma demande, deux volontaires s'offrent encore et se présentent au garde à vous, dans un port d'armes impeccable :
« Chasseur Lorenzi, mon capitaine ! » « Chasseur Marchal, mon capitaine ! » Une rapide inspection. Deux bonnes figures ouvertes et souriantes de tous jeunes paysans français :
Marchal, un Cévenol ; Lorenzi, un Corse. Tous deux excellents types de Chasseurs alpins : ils sont de taille moyenne, d'aspect très vigoureux et, malgré l'effort fourni au cours de l'attaque, remarquablement ficelés. C'est une très belle, très vieille et très noble race guerrière que les terriens de chez nous.
Tous deux partent en rampant et atteignent le réseau ennemi ; mais Marchal est tué aussitôt d'une balle dans la tète et Lorenzi est frappé d'une balle au ventre. Il revient en rampant péniblement jusqu'à moi et, là, s'allonge sur le dos, la tête sur mes genoux. Comme je lui dis quelques mots d'encouragement pour adoucir son agonie, il me répond :
« Vous faites pas de bile pour moi, mon capitaine, je savais bien où j'allais, mais c'est pas mal de mourir comme ça. »
Au cours des deux guerres que j'ai vécues, je n'ai pas vu beaucoup mieux.
Pendant ce temps l'équipe de gauche s'est fait héroïquement massacrer à la grenade.
A ce moment — il est environ 17 h 30 — un des Chasseurs que j'avais envoyés porter au commandant les exemplaires de mon compte rendu revient la figure blafarde et convulsée et me dit :
« Mon capitaine, ça n'a pas suivi, les Allemands sont remontés derrière nous et j'ai pas pu passer ; on est cerné » ;
Diable ! Si c'est vrai, c'est une aventure ! J'appelle Moreau et je l'envoie immédiatement avec une patrouille voir ce qui se passe. Puis je rassemble rapidement une section de la 4e compagnie, section non engagée et assez cohérente encore, celle de Burdallet, et je la charge d'essayer vivement de réoccuper, au moins en partie, les tranchées' allemandes derrière nous, puisque la compagnie chargée de l'occupation et du nettoyage ne parait pas y être venue.
Moreau revient assez vite, il a perdu deux hommes et son seul gradé, mais ramène une mitrailleuse et deux prisonniers. Burdallet est reçu par un feu d'enfer et revient ayant perdu plus du tiers de son effectif. La compagnie de nettoyage et d'occupation n'est pas arrivée jusqu'à son objectif et nous sommes bel et bien enfermés chez l'adversaire. Rien d'autre à faire pour le moment que de tenir où nous sommes.
En réunissant par quelques éléments de tranchée très sommaires les trous des tirailleurs, nous nous calons sur trois côtés : d'abord face au Bois-en-Brosse, puis face à l'Hilsenfirst, et enfin, en retour flanquant, face au Wüstenrunz. Sur le côté nord, face à la Fecht, la pente descendante est si raide qu'elle est un obstacle par elle-même et que l'organisation du terrain n'y présente aucun caractère d'urgence.
Il y a une vingtaine de blessés. Au centre du carré on leur construit une cagna sommaire, mais solide, qui leur offre un assez bon abri.
Puis je fais faire l'appel :
Valides :
6e compagnie (la mienne) : 2 officiers et 79 Chasseurs (sur 218 au départ).
Appartenant à des éléments divers : 2 officiers et 28 gradés et Chasseurs de la 4e compagnie ; 1 officier et 6 Chasseurs des éclaireurs du bataillon.
Total : 5 officiers et 113 Chasseurs.
Blessés :
1 officier et 16 Chasseurs de la 6e compagnie, dont 3 sont dans un état grave.
8 Chasseurs de la 4e compagnie.
Total : 1 officier et 24 Chasseurs.
Comme armement : chacun de mes hommes a son fusil et environ 150 cartouches ; j'ai rassemblé, en outre, 160 grenades. Enfin, nous avons pris à l'ennemi 32 fusils et 4.000 cartouches, une mitrailleuse et 5 caisses de cartouches sur bandes.
Les Chasseurs ont chacun, sur eux, environ un jour de vivres de réserve. Pour le moment, ça va.
La nuit du 14 au 15 a été mauvaise et horriblement froide. Mes hommes sont nerveux. L'amalgame assez hétérogène qu'ils forment n'est pas encore bien en main. Au cours de la nuit, j'ai fait une sommaire répartition de mon front ; j'ai confié à mes Chasseurs, dont je suis sûr, la défense du côté est et de l'angle nord-est du carré face au Bois-en-Brosse, endroit que j'estime le plus délicat. Au coin sud-est et du côté sud, face à l'Hilsenfirst, j'ai placé ceux de la 4e compagnie.
A peine ces dispositions sont-elles prises qu'au tout petit jour, le matin du 15, un peu après 3 heures, les Allemands déclenchent, en partant du Bois-en-Brosse, une vigoureuse attaque sur la face est de mon carré.
Cette attaque est durement menée par un gros effectif. Malgré notre fusillade, je les vois avancer à vue d'œil, et j'ai l'impression que le feu de mes Chasseurs a autant d'efficacité que s'ils tiraient dans une motte de beurre. En voyant mes pauvres éléments de tranchées, qui ont à peine 0 m 70 de profondeur, là où ils existent, qui sont discontinus et sans un brin de fil de fer, en sentant mes hommes impressionnés et inquiets, en voyant la vague ennemie rouler vers moi sans arrêt, j'ai la gorge sèche...
Les premiers Allemands sont à peine à 50 mètres — je distingue nettement la couronne sur leurs boutons — lorsqu'un flottement se marque dans leur progression et que, sous notre tir, ils se mettent à « bafouiller » nettement. A ce moment, une batterie de 75 providentielle, dont l'observateur les a vus déboucher dans la grande clairière, ouvre sur eux un feu en « roulement de tambour » qui transforme leur hésitation en retraite. Mais du fond des rangs jaillit sur les éléments de tête un grand diable d'officier qui, avec une vigueur et un cran vraiment admirables, ramène vivement les fuyards dans le mouvement en avant. S'il continue, nous sommes liquidés. Allongé à mes pieds, dans son trou de tirailleur, le Chasseur Baudun, un Bas-Alpin, braconnier terrible et tireur exceptionnel, fait avec calme des cartons sur les gens d'en face. Je lui dis : « Baudun, tu vois ce grand type, vite, tue-le. »
Avec son flegme habituel, Baudun épaule, vise, me semble-t-il interminablement, et je sens dans la jambe droite une furieuse démangeaison de lui envoyer un solide coup de pied dans le derrière. Heureusement je me contiens et, soudain, en même temps que j'entends le départ du coup, je vois tomber à la renverse l'officier allemand, tué raide d'une balle en pleine tête. Le coup de grâce est porté à l'attaque ennemie ; les assaillants regagnent au plus vite le Bois-en-Brosse et abandonnent la clairière littéralement jonchée de morts et de blessés. Chez nous, peu de pertes : deux tués et trois blessés. Personnellement, une balle allemande a tracé un bon trait de gouge au sommet de ma tête, mais un crâne d'Auvergnat n'est pas endommagé pour si peu et je me borne à bénir les dieux favorables de m'avoir donné une aussi modeste taille.
Vers midi, venant de nos arrières, un marmitage solide s'abat sur les organisations allemandes entre notre carré et nos premières lignes. Il paraît vraiment très sérieux, surtout à nous qui sommes à peu près en plein dedans ; j'ai très vite quelques blessés. Vers 16 heures je vois assez loin, sur la pente au-dessous de la crête Hilsenfirst - Langenfeldkopf des gens déboucher en tirailleurs, très proprement : Puis la bagarre parait s'étendre. Au-dessous de nous et derrière nous, mitrailleuses et fusils crépitent avec un bruit étourdissant. A 19 heures, tout est fini, un immense silence plane sur les grands sapins... et nous restons cernés.
Loin et très au-dessous de nous, je vois filtrer sous les arbres de gros renforts acheminés vers les Allemands du ravin. J'envoie sur eux quelques patrouilles qui leur tuent une quinzaine d'hommes.
Dans la nuit, j'achève de me clôturer sur mes quatre faces et répartis ainsi mon monde :
— face est et angles nord-est et sud-est : 6° compagnie sous les ordres du lieutenant Guillermet ;
— angle sud-ouest : 4e compagnie sous les ordres du lieutenant Burdallet ;
— angle nord-ouest : détachement mixte composé d'un amalgame des sections très démolies de la 6e compagnie et de quelques hommes de la 4e sous les ordres de l'aspirant Thiveau, de la 4e compagnie, un «jeune « de la classe 1915, remarquable d'allant, de bon sens, d'autorité, et d'un chic au feu magnifique ;
— sûreté générale, patrouilles, etc., sous la direction du sous-lieutenant Moreau et de ses éclaireurs.
J'ai fait rassembler les vivres ; ils sont déjà fortement entamés. En réduisant la ration à un taux de famine, j'ai de quoi donner quelques miettes à mes hommes pendant deux jours. D'accord avec les intéressés, je décide que les officiers vivront de souvenirs jusqu'à la fin de l'aventure. Reste la question de la boisson. Au cours de la progression, le 14, j'avais repéré au passage une source à environ 400 à 500 mètres de notre carré. Avec trois Chasseurs je vais la reconnaître. Quatre Allemands l'occupent. On les bouscule à la grenade et j'y installe mes trois bonshommes en petit poste. J'appelle leur attention sur la nécessité pour nous de conserver la libre disposition de cette source. J'ajoute que, si je n'envisage pas un seul instant qu'ils puissent l'abandonner, je leur prescris néanmoins de démolir bien entendu l'adversaire éventuel, mais aussi de ne pas se laisser stupidement démolir par lui, comme viennent de l'être par nous les premiers occupants. Leur mission est de se battre efficacement, donc de vivre. Ils m'ont parfaitement compris et me le prouveront très prochainement.

La nuit du 15 au 16 a été meilleure, mais toujours extrêmement froide. J'ai essayé en vain de faire passer vers le 7e et le 13e B.C.A. deux patrouilles. La ligne allemande est continue et bien occupée ; la tentative me coûte trois blessés.
Comme l'aube commence à peine à filtrer sous les sapins, je suis alerté par une vive fusillade à la source. Sept à huit coups de fusil éclatent précipitamment, puis le bois se remplit de clameurs sauvages. Avec le caporal Hecht, de la 4e compagnie, qui est à côté de moi, je saute vers le point d'eau et y trouve mes trois chasseurs triomphants. Dans la pénombre du petit matin, ils ont vu confusément monter vers eux une grosse patrouille allemande.
Au cours d'un rapide conseil de guerre, ils ont estimé que s'ils ouvraient le feu tout de suite, ils avaient toutes les chances de manquer leurs objectifs et de se faire repérer par l'adversaire, qui pourrait alors les posséder à volonté ; ils ont donc décidé de ne tirer qu'à bout portant. Les trois premiers coups de feu ont tué le sous-officier chef de patrouille et deux hommes à ses côtés à moins de 4 mètres de mes tireurs ; devant la surprise totale de l'adversaire, ils ont aussitôt récidivé deux fois et, quand je suis arrivé, ils avaient devant eux sept cadavres et un blessé grave qui hurlait de douleur.
Je fais relever mes trois vainqueurs et ils ramènent dans une toile de tente le malheureux blessé que mon infirmier soigne de son mieux.
Dès mon retour dans le carré, des guetteurs me signalent une vingtaine d'Allemands descendant de la région de l'Hilsenfirst vers le Wüstenrunz. J'envoie vers eux une patrouille de cinq Chasseurs commandée par Moreau, décidément magnifique de courage joyeux, d'entrain et de mordant.
Moreau part, leur saute dessus et, après une courte bagarre, en tue trois, dont le chef de patrouille, un magnifique sous-officier, en blesse deux, disperse le reste et ramène trois prisonniers valides, ainsi que les deux blessés.
Pendant ce temps, l'infirmier de la compagnie, le jeune Malfay, en exploration dans les abris allemands situés entre le carré et la ligne adverse réoccupée, abris où il va chercher des couvertures et différents objets pour les blessés, revient avec un prisonnier. Il s'est trouvé nez à nez avec lui en entrant dans une cagna, lui a sauté à la gorge et me le ramène pliant sous le poids d'un chargement hétéroclite, résultat des fouilles opérées.
Me voici à la tête de huit prisonniers ; pas pour longtemps d'ailleurs, car deux des blessés sur trois meurent avant la fin de la matinée.
Je fais enterrer les morts. Dans notre petit carré, il y a déjà deux cimetières : en haut, sous les grands sapins, le cimetière français ; en bas de la clairière, en bordure du sentier, le cimetière allemand.
Hier soir, j'ai fait instruire à l'emploi de la mitrailleuse allemande une équipe de mes Chasseurs. Ils commencent à s'en tirer très proprement. Vers 9 heures, nous avons subi deux attaques successives sur notre front est. La première, d'effectif assez faible, mais très brutale, est arrivée au corps à corps et a pu être repoussée finalement à la grenade ; mais la deuxième, menée par un assez gros effectif, a été, bien avant l'abordage, fauchée net par notre mitrailleuse allemande, très efficacement servie par mes hommes.
Un peu avant 10 heures, les Allemands ont remis ça, mais en progressant péniblement le long des pentes extrêmement raides de la face nord. Sur une astucieuse initiative de Moreau, mes Chasseurs avaient rassemblé le long du sentier qui se trouve juste au changement de pente un amas d'assez gros « cailloux », de vrais rochers de grès et de granit. On bascule le tout sur la pente et c'est une véritable avalanche, réellement impressionnante, qui vient déferler sur l'adversaire en pleine ascension. Rochers et Allemands disparaissent à toute allure vers les fonds.
Les hommes ont d'ailleurs nettement repris le dessus. Depuis l'échec de l'attaque allemande du 15, ils ont un moral flamboyant et maintenant, quoi qu'il arrive, j'ai l'impression que j'en ferai ce que je voudrai.
Vers 10 h 30, nous voyons, loin derrière, un peu au delà de notre ligne de départ du 14 juin, des Chasseurs de chez nous s'agiter. Je fais faire immédiatement des signaux avec nos fanions de signalisation. Nous attirons enfin l'attention de nos camarades et nous finissons par entrer en communication. Nous leur apprenons notre situation : encerclés, mais non prisonniers et décidés à lutter jusqu'à ce que nous puissions être dégagés. Puis nous échangeons quelques indications précieuses ; on nous promet une grosse attaque pour ce soir et, comme conséquence, la délivrance. En prévision d'un marmitage solide dont nous recevrons les éclaboussures, je fais creuser des « terriers » pour mes hommes et renforcer le toit de la cagna des blessés.
A midi, le marmitage commence ; il est assez quelconque. Vers 16 heures, on aperçoit des gens filtrer tout en haut de la clairière du Wüstenrunz. Dans le bas, on entend une attaque dont on ne voit rien. Fusillade, mitrailleuses, grand bruit. Puis tout se tait et l'on n'entend plus que les appels et les cris des blessés.
Quelques Allemands sans arme montent vers nous. Nous engageons avec eux un dialogue assez amusant, les invitant à venir se rendre et deux ont déjà cédé à nos conseils quand un sous-officier jaillit de derrière un sapin, tire un coup de pistolet en pleine figure à Moreau, qui en conçoit une certaine stupeur, le manque heureusement et, en un clin d'oeil, ramène chez eux sans ménagements ceux qui étaient encore hésitants. Je fais aussitôt tirer dessus, mais sans efficacité apparente.
A 21 heures, attaque française vers le sud-ouest. Nous entendons sonner la charge précédée du refrain du 13e B.C.A. En réponse, je fais sonner par mes deux clairons le refrain de la Sidi-Brahim. Mais encore une fois, après un très grand bruit, le silence revient et nous constatons l'échec des efforts tentés pour nous rejoindre.
Le moral reste bon dans ma petite troupe. Mais un profond découragement s'empare des pauvres blessés qui souffrent abominablement. La plupart ne cessent de délirer.
Toute la nuit, les Allemands travaillent assez bas au-dessous de nous. Je fais exécuter sur eux des tirs systématiques au jugé, mais sans obtenir aucun résultat appréciable ; les munitions diminuant, j'arrête les frais.
Somme toute, le cercle se resserre et se précise autour de nous. Les vivres sont complètement finis depuis ce soir. Si, demain, nous ne sommes pas délivrés, je décide de tenter la percée par nos propres moyens, et j'en étudie l'exécution avec Guillermet, Burdallet et Moreau.

Le 17 avant le lever du jour, la source est de nouveau attaquée. Les trois Chasseurs de service tiennent bon et nous enterrons quatre de nos adversaires.
Vers 7 h 30, une attaque se déclenche partant une fois de plus du Bois-en-Brosse. Auparavant l'ennemi avait tenté un marmitage de mon carré, assez maladroitement d'ailleurs. La progression sur ce terrain, jonché déjà de ses morts, n'est pas extrêmement vigoureuse et nous l'arrêtons assez vite. Encore une fois la mitrailleuse allemande nous aide puissamment.
Un peu plus tard nous reprenons la liaison par fanions avec l'arrière et le commandant de l'artillerie divisionnaire, Le chef d'escadron Verguin, me fait demander ce qu'il peut faire comme marmitage. Je signale sommairement ce que je connais des organisations allemandes au plus près de nous. Puis j'indique qu'à 11 heures je ferai tirer deux fusées-signaux, espacées de deux minutes, à chaque coin de notre carré pour permettre à l'artillerie de le délimiter aussi nettement que possible. Je signale que nous préférons tous risquer des coups en plein chez nous que de risquer perdre la partie par des tirs trop prudents.
A 13 heures, notre marmitage commence et, cette fois, a l'air réellement sérieux. Puis, très vite, il devient effarant. Nous sommes littéralement au centre d'un cyclone et ça manque de charme. Les gros obus nous encadrent avec une extraordinaire précision et le carré et ses environs immédiats sont battus par une grêle d'éclats et de pierraille impressionnants.
Vers 15 heures, mes vedettes me signalent des Allemands qui s'enfuient sur notre front ouest. Je les fais saluer au passage par la mitrailleuse et quelques coups de fusil ; une dizaine restent sur le carreau. Mais mes tireurs non protégés risquent gros sous la grêle qui s'intensifie et j'ai deux blessés ; je fais rentrer tout le monde, sauf les vedettes, dans les abris.
La fumée et la poussière rendent l'atmosphère irrespirable. Mes blessés étouffent ; deux sont en pleine agonie. Un énorme « pavé » vient s'abattre sur leur cagna ; heureusement, les renforcements opérés permettent au toit de tenir à peu près et il n'y a pas de casse.
A 18 heures, l'artillerie allonge son tir. Quelques minutes après, comme une trombe, au milieu des cris et des hurrahs de mes Chasseurs enthousiasmés, un détachement, composé de deux sections du 7e et de deux sections du 13e B.C.A., sous les ordres du capitaine Regaud, du 13e, débouche dans notre petite clairière en dévalant du sommet de l'Hilsenfirst.
Nous sommes délivrés et c'est dans tout le carré une émotion indescriptible. Puis le calme se rétablit et tout le monde coopère aux travaux qui englobent notre position dans la nouvelle ligne. Nous évacuons vers l'arrière nos pauvres blessés enfin sauvés et nos huit prisonniers survivants, dont un blessé léger.
Au cours de cet encerclement à l'intérieur des lignes allemandes qui dura environ quatre jours, le détachement du 7e B.C.A., dont la 6e compagnie composait les quatre cinquièmes, a repoussé cinq attaques, a conservé ses prisonniers et ses prises, en a même fait de nouveaux et, sans vanité excessive, peut dire que, fidèle aux vieilles traditions de l'arme, il a tenu comme à Sidi-Brahim.
Aussi, le grand Chasseur qui commandait l'armée des Vosges l'a-t-il proclamé lui-même dans les termes suivants :
« Par ordre du général commandant l'armée, la 6e compagnie du 7e bataillon de Chasseurs sera dénommée : « Compagnie Sidi-Brahim », en souvenir de l'exploit qu'elle a accompli dans le Wüstenrunz.
« Les officiers, sous-officiers, caporaux et chasseurs de cette compagnie sont dignes de leurs ancêtres, les héros du 8e bataillon de Chasseurs qui ont défendu le marabout de Sidi-Brahim.
« Honneur à eux !
« Q.G., le 28 juin 1915.

« Le Général commandant la VIIe Armée,
« Signé : DE MAUD'HUY. »

Le 19 juin devant tous les éléments non engagés de la brigade Tabouis, le général Serret, commandant la 66e division, remettait à la 6e compagnie du 7e B.C.A. et à ses cadres les récompenses qui leur étaient décernées. Avec eux, étaient aussi décorés ceux qui s'étaient acharnés à les délivrer et que l'âme ardente du colonel Tabouis, commandant la brigade, avait inlassablement projetés vers nous. Cette prise d'armes, sur le champ de bataille où l'on se battait encore, avec la fusillade et la canonnade pour fanfares a fait vivre à ceux qui y ont participé quelques instants d'une très sobre, mais intense et magnifique grandeur.
Certes, les braves gens de chez nous qui avaient tenu quatre jours et trois nuits dans les bois de l'Hilsenfirst n'avaient accompli, ce faisant, que leur devoir le plus strict. La Patrie impose à l'Armée — cette émanation d'elle-même la plus pure et la plus désintéressée — des devoirs dont le sacrifice volontaire de sa propre vie constitue la base élémentaire. Mais elle sait aussi récompenser ses fils avec tant de noble, généreuse et émouvante simplicité que le don de soi-même en devient vraiment facile et qu'il en est, pour toute âme bien née, profondément illuminé des rayons ardents du bonheur.

Général MANHÈS.