Lieutenant De Rochambeau

Extrait de Lettres 1914 - 1915, lieutenant de Rochambeau, 7e BCA.

Remerciement Louis S.

Juin 1915
Ma chère maman,
Me voilà devenu de nouveau homme des bois ; mais c'est un vrai plaisir de vivre à cette époque de l'année au milieu des forêts. Il fait beau, il fait frais ; le paysage est féerique : sommets élevés, grandes chaumes, jolis ravins, territoire de chasse vaste. Il y a un lac, des rivières, des fermes, des maisons forestières. C'est du vrai tourisme ; mais aussi les distances sont terriblement longues, et quand arrive le soir, que depuis quatre heures du matin l'on déambule sans s'arrêter, le lit de paille est le bienvenu. Je n'ai plus le temps de faire une longue correspondance, comme jadis à l'Hartmannsweillerkopf. Ce matin, ma consigne est de rester à la maison ; j'en profite pour écrire ; j'ai même une lettre terriblement embêtante à répondre. Je viens d'apprendre qu'une jeune fille de la vallée, dont les parents ont été charmants pour moi pendant mon séjour en bas, et qui était elle-même une très gentille camarade, vient d'être tuée d'un éclat d'obus devant chez elle, dans un village qui, pourtant, n'avait jamais été marmité. Les brutes se vengent ; ils voudraient nous laisser un désert.

Juin 1915
Mon cher oncle,
Je ne sais plus où j'en suis au point de vue correspondance. J'étais trop occupé d'une charmante Thannoise durant mon séjour dans la vallée pour y songer ; et depuis que je suis remonté dans la montagne, j'ai eu fort à faire. Je ne sais même pas si je vous ai envoyé mes félicitations au sujet de votre troisième ficelle ; pour moi, on m'a bombardé une seconde, puis une croix de guerre, parce que les alpins s'étaient bien battus à l'Hartmannsweillerkopf. Pas plus difficile que cela.
Maintenant je vais vous confier un petit secret, que vous me promettez bien de ne pas répéter à la famille qui ignore tout. Depuis ce matin, je ne suis plus cavalier, ni même officier à l'état major. Dégoûté profondément de la paperasserie et d'un trop long séjour dans la vallée, j'ai troqué la culotte rouge contre la culotte bleue à liseré jaune, et le bouton à grenade contre celui au cor de chasse.
Depuis ce matin, je suis chasseur alpin au 7e bataillon, et je commande un peloton de mitrailleuses de la 1e brigade de chasseurs. J'attends mon successeur pour lui passer la consigne, et filer prendre ma place dans la tranchée. Je vais avoir sous mes yeux quatre petites Hotchkiss toutes neuves ! Mais motus ! Pour tout le monde je suis encore à l'état major, tant que je n'aurai pas la peau percée.

Sa dernière lettre.

13 juin 1915.
Ma chère maman,
Temps, santé, moral excellents. Tout va bien, mais je suis très occupé ; les journées sont dures, à cause des longues promenades que nécessite mon service.
Mais l'endroit est très gai ; on y retrouve force gens de connaissance. Je puis dire maintenant que je connais tout le pays, tant habitants que militaires.
Les repas surtout sont d'une gaieté folle ; nous avons toujours force invités et jamais de gens tristes. Je m'en vais me coucher jouir d'un repos bien gagné.

Copie de la lettre du colonel T, adressée au capitaine de Rochambeau.

Alsace, 20 juin.
Mon cher ami,
J'ai une bien triste nouvelle à vous annoncer : Jean de Rochambeau a été tué le 15 juin !
Je vous écris pour que vous puissiez prévenir la malheureuse marquise de Rochambeau du coup terrible qui la frappe. Je ne peux pas lui écrire, ce serait trop brutal.
Depuis le 14, nous livrons chaque jour de rudes combats ; le succès couronne nos efforts, mais les pertes sont lourdes !
Le 14 fut chaud. Dans l'après-midi, j'ai envoyé Rochambeau en liaison auprès du commandant du 7e bataillon de chasseurs. Il retrouva là un de ses bons amis, le lieutenant M, à qui il conseilla la prudence. A lui aussi j'avais recommandé en partant de ne pas s'exposer. Il lui fallut traverser un ravin battu par les balles. Le commandant H fut blessé, le lieutenant M fut blessé, le pauvre ami reçut une balle dans la poitrine ; il tomba foudroyé.
La mort fut belle ; celle du soldat, celle du jeune homme au cœur ardent que j'aimais bien. J'ai eu un profond chagrin, et je pense à celui de sa pauvre mère, dont je recevais, il y a peu de temps, une lettre si touchante, où elle me recommandait son fils. Il est mort superbement, en beau Français et en chrétien !
Son corps a été pieusement ramené, descendu dans la vallée. Je vous envoie ce mot de mon chef de l'état major, qui s'est occupé de ses obsèques.
Toutes ses affaires ont été mises en ordre par mes soins. J'ai moi-même rangé ses affaires dans sa cantine, mis de l'ordre dans ses menus objets. Je pense que personne n'y touchera plus, avant que cela ne parvienne à sa mère. J'ai mis dans cette opération toute ma piété et mon affection, qui était bien réelle pour votre neveu.
En ce moment, on se bat encore jour et nuit. J'ai peu de temps ; mais je tâcherai de recueillir tout ce que je pourrai sur cette mort, pour en faire part à la marquise de Rochambeau.
Veuillez, mon cher ami, croire à mon meilleur souvenir et à mes sentiments affectueux.

.../…

Copie de la lettre du capitaine de V de V, chef d'état major de la 1e brigade de chasseurs.

Saint-Amarin, 30 juin 1915.
Madame,
Le colonel T vous a témoigné son chagrin, permettez-moi de vous apporter ma part de très douloureuse sympathie. Votre fils, auprès duquel je vivais depuis trois mois seulement, depuis la mort du commandant B que j'ai remplacé, était déjà un bon ami pour moi ; je suis encore tout bouleversé de ne plus avoir à mon côté ce gai compagnon, plein de vie, d'entrain et si dévoué.
Il est mort en brave, frappé d'une balle en pleine poitrine. C'est moi qui ai rempli la pieuse mission de lui rendre les derniers devoirs ; je l'ai fait avec tout le recueillement et le soin que j'aurais mis à enterrer mon propre fils.
La triste cérémonie a eu lieu à Moosch, le 16 juin, à 11 heures.
Malgré les préoccupations du moment (les troupes de la brigade étaient en plein combat), rien n'a été négligé pour que votre cher enfant ait un enterrement digne de lui.
L'église était pleine, et ce n'étaient pas des indifférents, je vous assure, qui lui apportaient l'hommage de leur admiration et de leurs regrets. Son corps a été mis dans un double cercueil en chêne et en plomb. Il est enterré au cimetière militaire de Moosch, à l'ombre du drapeau qui flotte au-dessus des petites croix.
Il repose malheureusement en nombreuse compagnie. A côté de lui ont été déposés, le lendemain, les corps du lieutenant-colonel D, du 213e de ligne, et du commandant C, du 5e bataillon de chasseurs.
Avant de quitter le cimetière, j'ai tenu, comme chef et ami, à dire avec tout mon cœur ce que pensaient de votre cher enfant tous ceux qui le connaissaient. Ma pensée allait vers vous, madame ; puissent les larmes que nous versons encore adoucir un peu l'amertume des vôtres !
Veuillez agréer, madame, avec l'assurance de ma très respectueuse et très douloureuse sympathie, l'expression bien sincère de mon complet dévouement.

Copie de la lettre du lieutenant M.

En guerre. Alsace, 5 juillet.
Madame,
J'aurais plutôt voulu vous exprimer la part très grande que je prends à votre douleur. Votre fils Jean était pour moi un véritable ami, et il est tombé sur la terre d'Alsace, à l'endroit même où je venais d'être blessé quelques heures auparavant.
Bien que les mots soient impuissants en face d'un deuil tel que le vôtre, peut-être cependant, madame, sera-ce pour vous une consolation que de savoir combien ce pauvre Jean était aimé de tous ceux qui l'approchaient. Le colonel T. vous fait dire, je crois, à quel point il l'appréciait. A tous, dans la division, quelle que soit leur arme, chasseurs, artilleurs, cavaliers, fantassins, il était sympathique par son entrain et sa gaieté sur les champs de bataille comme aux heures de repos. Nous nous étions connus à l'Hartmann. J'étais adjoint au commandant d'artillerie, et Jean ayant donné son lit au commandant V. pendant longtemps, j'ai couché à côté de lui dans notre blindé souterrain. Toujours ensemble, mon service m'appela dans la vallée peu de temps après que lui-même y fut descendu, et pendant nos fastidieuses promenades à cheval ou en voiture, que de projets d'avenir n'avons-nous pas faits ensemble ! Nous devions, entre autres choses, revoir en touristes ces endroits où nous nous sommes tant battus.
Pauvre Jean ! Ce n'est pas lui que j'accompagnerai. Je sais, madame, que vous avez un autre fils qui fut blessé aux affaires d'Arras. Si Dieu veut qu'il revienne de la campagne et moi aussi, je le mènerai, si vous le désirez, sur les lieux où est tombé votre pauvre Jean. C'est sur la rive gauche du ravin de Wustenrunz, à la lisière supérieure des petits bois qui sont au-dessous de la ferme de Langenfeld. Nous attaquions l'Hilsenfirst (ce nom baroque, vous le lirez peut-être, madame, encore souvent sur les communiqués, car ce sommet est encore aujourd'hui le théâtre de luttes très dures). Trois compagnies du 7e bataillon venaient de déboucher, réussissant à passer le ravin du Wustenrunz, tenu par l'ennemi ; le commandant H venait avec ses réserves exploiter ce succès, je l'accompagnais. Par un de ces va-et-vient fréquents dans cette guerre de bois, l'ennemi nous avait coupé des premiers éléments quand nous arrivâmes au ravin : fusillade violente, le commandant H et moi sommes immédiatement touchés. Le colonel T, de son poste de commandement, envoie alors Jean sur le champ de bataille pour lui rendre compte des événements et le renseigner sur les points de résistance ennemie. Alors que je revenais, plus ou moins aveuglé à l'arrière, Jean me reconnaît malgré mon pansement; j'avais reçu une balle dans le nez. Je lui souhaite bonne chance, et à peine est-il parti, que je le rappelle pour lui dire : « surtout pas d'imprudence : les balles sifflent dur là-bas. » Mais Jean était de ceux qui ignorent le danger. Il me fut raconté qu'arrivé là-bas, il trouva le commandant H encore dans un trou d'obus, à côté de ses téléphonistes.
Par deux fois il prit à bras le corps le commandant d'A, du 13e bataillon, pour le forcer à s'abriter. Il devait être 4 heures et demie ou 5 heures. Il faisait un temps admirable et très chaud, on entendait surtout le crépitement de la fusillade, car le boche surpris avait alors peu d'artillerie dans la région de Metzeral. Vers 7 heures, me dit plus tard le lieutenant M, blessé lui aussi, Jean était couché derrière un arbre, et près de lui, dès qu'on levait la tête, on était fusillé.
Néanmoins votre fils, madame, était de ceux qui ne discutent pas avec leur conscience. Sa mission était de renseigner le colonel, donc il voulut, malgré la folie qu'il y avait alors à tenter la chose, traverser ce fatal ravin pour pousser jusqu'aux compagnies cernées par l'ennemi (elles furent dégagées trois jours après). A peine s'était-il levé, m'a dit M, qu'il tombait pour ne plus se relever. Il était affaissé dans une pose naturelle, on ne le voyait pas bouger. Ce n'est qu'à la nuit qu'on vint à lui et qu'on constata sa mort. Je l'ai revu à l'hôpital de Moosch où j'étais, et où on le transporta le lendemain soir ; ses traits avaient à peine changé, ses lèvres entr'ouvertes semblaient presque sourire. Une déchirure à sa tunique, près de l'aisselle ; il n'avait pas dû souffrir.
Et maintenant, madame, votre pauvre Jean repose au cimetière militaire de Moosch. Avant de remonter dans la montagne, j'ai pu souvent prier auprès de lui. Sa tombe était toujours fleurie et continue à l'être. Etant en Alsace depuis le début de la campagne, j'avais présenté votre fils chez quelques industriels de la vallée, chez qui bientôt il ne comptait que des sympathies. Toutes ses connaissances récentes ne l'oublient pas, non plus que ses camarades.
Veuillez me croire, madame, votre très dévoué et respectueux serviteur très désolé surtout des tristes circonstances qui me font vous présenter à vous.