Les rochers du Hilsenfirst

Extrait du livre "Dans la fournaise du linge" avec le 5e B.C.P.

MEMORIAL DU LINGE

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*26 juin*

Le samedi 26, vers 9 h nous arrivons au <<Camp Brun>> : fouillis d'abris, dédale de pistes dans la brousse. Là se tiennent les cuisines et les compagnies de réserve du bataillon. Tout est calme : pas un obus, pas un coup de fusil dans la vallée. Aussi, quel grouillement dans le camp ! Tous s'occupent, depuis les <<cuistots>> aux treillis graisseux qui viennent à l'eau dans les sceaux de toile, jusqu'à ce grand diable, par là, derrière un buisson, qui, le torse nu, retourne délicatement sa chemise, et en examine tous les plis. Je me demande ce qu'il cherche...
Des visages amis nous accueillent; on se salue, on serre des mains. <<Tiens ! voilà Bernardin ! >>fait une voix. Je reconnais l'adjudant-chef Berry, qui vient à moi, enjambant ronces et broussailles, avec ses <<leggins>> qui reluisent au soleil. C'est un vieux sous-officier de carrière, (17 ans de service) dont le bon sens et la bienveillance pour tous m'ont fait un ami. Un large sourire relève sa moustache au-dessus de sa barbiche déjà poivre et sel. Comme il me tend la main, je m'aperçois qu'il est sous-lieutenant : je rectifie la position : << Félicitations ! >> Mais en voici d'autres : Babel, passé adjudant mitrailleur ; Mille, etc... Tous ont les traits tirés, les yeux brillants d'un éclat fiévreux que je crains de m'expliquer... Tous nous souhaitent la même bienvenue : << Ah ! enfin, vous voilà ! nous vous attendions. Ce réconfort que nous apportons, me fait plaisir, mais me laisse songeur...
Cependant j'ai hâte de rejoindre mon beau-frère Del ; je voudrais être à sa Cie, la 1re. Je me présente au capitaine Saillard, que j'ai connu lieutenant d'habillement au dépôt. Il m'accueille très bien, me fait affecter à sa Cie, et pour toute réponse au sujet de Del, me désigne un coin du camp : << La 1re Cie est là. Va rejoindre tes camarades, tu te feras renseigner. >> J'y vais. J'avise un chasseur. << Tu es de la 1re Cie ? _Oui, sergent_ Tu connais Del Jeanvoine ? _Oui...il est tué._ Non !... >> Je reste suffoqué de ce coup en pleine poitrine. Le chasseur s'en aperçoit ; il bredouille : << Enfin... je ne sais pas... il n'est plus ici... allez voir son sergent... >> Le sergent _j'ai oublié son nom_ me raconte l'attaque du 18 juin au << Bois-en-Brosse >>. La section était partie en 1re vague, dans un ordre parfait. Déjà les Boches déséquipés faisaient << Kamerad ! >> Un 220 tombe au milieu de la section, fauchant, éparpillant corps et membres. Une rafale de 75, trop courte, suit immédiatement, formant barrage derrière les nôtres qu'elle isole. Les Boches reprennent leurs armes. Un des deux sergents _celui qui me parlait_ et quatre chasseurs, traversent les éclatements de 75 et reviennent à la tranchée de départ. On n'a pas revu les autres. Des prisonniers allemands, faits le 20, ont prétendu que notre artillerie a tué tous les survivants pendant qu'ils les emmenaient prisonniers (?) Je ne puis demander plus de renseignements. Ma pauvre jeune soeur, mariée le 14 avril 1914, doit déjà être veuve. J'ai besoin de solitude pour réaliser en moi la triste vérité. Je gagne un bouquet de sapin tout proche. Il y coule une source << la source >> que connaissent tous les combattants du Hilsenfirst. Tout à côté, des monceaux de fusils français brisés, rouillés, boueux ; des képis bleus troués, avec des taches sombres... un peu plus loin, un cimetière : des croix en bois blanc mal dégrossi, avec des inscriptions au crayon à l'aniline. Je lis machinalement les noms. Un des premiers : << Adjudant Mercier, tué le 20 juin 1915 >>. C'était mon meilleur ami au bataillon, mon camarade du 45e bataillon à Niedermorschwiller (août 1914). Je pense à sa pauvre veuve, à son orphelin qui doit avoir six mois. Mon coeur déborde, et je pleure cette fois des larmes véritables, les premières depuis le début de la guerre.

*27 juin*

Le dimanche 27, on parle d'un transfuge boche qui aurait annoncé une attaque imminente sur nos positions. Aussi la 1re Cie doit aller s'établir en soutien derrière les 4e et 6e Cie de 1re ligne. Ce n'est pas sans une certaine crispation au creux de l'estomac qu'à la nuit, en serre-file derrière la 2e section je m'engage dans le boyau étroit, caillouteux et gluant. Des corvées redescendent : on se heurte, on s'écrase, on s'accroche mutuellement musettes et bidons ; parmi les halètements qui sentent le vin, et la sueur, parmi les grognements quelques-uns crachent des jurons étouffés. Ces détails me choquent, me pèsent : c'est la 1re relève. Avec l'habitude je serai comme les autres, je n'y prendrai plus garde.
Le bataillon couronne le Hilsenfirst. La 4e Cie fait face à l'E.N.E., sa gauche en liaison avec le 213e R.I.A. qui tient la vallée de la Fecht vers Sondernach. A sa droite, quelque part là-haut en avant des rochers, la 6e Cie regarde le Petit Ballon vers l'E. Puis vient la 5e ; enfin la 3e, en flanquement des 2 autres, occupe 2 espèces de fortins et une tranchée en forme de gendarme vers le Langenfeld. Ma Cie devant soutenir à la fois la 4e et la 6e forme un angle droit, partie dans le boyau abrupte qui de la << Source >> grimpe aux << Rochers >>, partie dans une vague tranchée plus qu'à moitié démolie. Ma demi-section est juste à l'articulation des 2 branches. Je me place au milieu, c'est-à-dire au sommet de l'angle, de façon à voir tous mes chasseurs sans me déplacer. Les << Rochers >> du Hilsenfirst nous surplombent à 80 mètres vers le sommet : nous sommes à l'abri des projectiles à trajectoire trop tendue, et cette considération ne me déplaît pas. Mais je n'ai pas le temps de m'y arrêter : il faut diriger la confection de notre banquette de tir. Il est environ 22 heures ; on travaille fébrilement. Soudain au fond de la vallée de Sondernach quelques coups de feu éclatent, se multiplient ; la fusillade s'étend, remonte en courant la pente de l'autre côté ; les mitrailleuses s'en mêlent ; puis des tirs de barrage se déclenchent. << Ca y est, me dis-je, voilà l'attaque annoncée ! >> Chacun à sa position de tir, nous attendons notre tour d'entrer en action. Que va-t-il se passer ? Mes souvenirs d'Aspach-le-Bas (10 août 1914) sont déjà bien lointains. Combien en diffère la réalité présente ! Le vacarme est assourdissant, le spectacle féerique. Les lueurs des coups de fusils parmi les sapins, les éclatements des obus, les fusées éclairantes aux tremblotants sillons font un feu d'artifice qui laisse loin derrière lui toutes les illuminations de tous les 14 juillet. La vallée entière à nos pieds paraît s'embraser ; mais l'incendie ne monte pas jusqu'à nous. J'en suis heureux au fond... La prochaine fois, ce sera du déjà vu, je serai moins angoissé, moins effaré. D'ailleurs voici déjà que la tension nerveuse se relâche ; la crainte s'en va ; il me vient à l'esprit le mot de Joinville à la Mansourah << On en reparlera... >> Pauvre naïf ! Je vais en voir bien d'autres, et bientôt me cuirasser contre ces émotions, comme le sont mes braves chasseurs, en ligne depuis 10 mois. Il riraient bien, s'ils pouvaient suivre le cours de mes pensées ! ...
Après un bon quart d'heure, l'artillerie se tait, la fusillade diminue, s'éteint presque complètement, pour se ranimer à plusieurs reprises, par rafales décousues, réveillant chaque fois les aboiements des mitrailleuses. Quelques hoquets encore de ces dernières, quelques coups de feu isolés, puis le silence... L'air est frais ; les étoiles scintillent ; nous allons sur minuit. Je dormirais volontiers. Je n'ose déboucler mon sac, pour dérouler ma couverture : je veux être prêt à tout. Je m'appuie au talus derrière moi ; mes jambes fléchissent ; je m'assoies sur mes talons, le fusil en travers sur les genoux. Je balbutie une prière du soir déjà pleine de rêves, où passent ma femme, mes enfants, tous les miens... ce pauvre Del... l'adjudant Mercier... je ne sais plus quoi...

*Lundi, 28 juin*

Quand je me réveille, le soleil brille ; il est sept heures ; c'est le calme le plus complet, qui durera toute la journée. Nous en profitons, selon les ordres reçus, pour nous confectionner des abris individuels. La place que j'occupe m'avantage singulièrement. Le terrain montant à pic, la tranchée fait devant moi un talus de 2 mètres de hauteur. Il me suffit de m'y creuser une niche pour être à l'abri des shrapnells. Derrière moi au contraire, la croisée des boyaux laisse un espace vide de plusieurs mètres de hauteur. J'ai une sorte de berceau assez pratique. Mais l'après-midi, voici des nuages : s'il pleut, je serai dans une baignoire ; il me faut un toit. Comme ma toile de tente ne sera pas de trop pour m'isoler du sol, je me mets en quête d'autre chose. Voici, d'un paquet, une couverture abandonnée. Elle présente, outre quelques trous, de larges taches noirâtres. Un scrupule me prend d'utiliser cette relique teinte du sang d'un Français, peut-être celui de mon beau-frère. Mais nécessité n'a pas de loi. Après tout n'est-ce pas la vie en raccourci, avec une succession plus rapide des évènements ? Nous couvrons notre maison, nous édifions notre foyer avec les sueurs et le sang de nos ancêtres. Demain, un autre prendra ma place et à son tour se servira de mes restes... _Mon fragile toit fixé à l'aide de vieilles baïonnettes, j'entre en rampant dans mon palais qui me paraît très confortable. Après la soupe du soir, je m'y étends avec délices.
A 22h 15, il se produit une nouvelle alerte au fond de la vallée de Sondernach. Il paraît que les 213e R.I. sont assez facile à émouvoir. Je constate que mes chasseurs eux aussi s'énervent, et je prends en horreur ces tirailleries de nuit, déclenchées sans motif par on ne sait quel <<froussard>>, et qui ne servent qu'à démoraliser chefs et soldats. A partir de ce jour et jusqu'à la fin des hostilités, j'ai toujours tenu à ce que les gardes de nuit se fassent le plus silencieusement possible, et l'expérience m'a confirmé que ce calme inspire à l'ennemi une crainte plus salutaire que l'agitation et l'énervement.

*29 juin*

Le mardi, à 4 heures du matin, l'artillerie boche nous sonne un réveil en fanfare. J'observe le régime de tir, qui est très lent : un coup long, un coup court, puis les éclatements se rapprochent de part et d'autre pour venir se rejoindre sur notre position. Après un temps d'arrêt, l'axe de tir se déplace d'une centaine de mètres, et la même opération recommence. On m'apprend que c'est << un tir de réglage >>. Vers 7 heures, un << Aviatik >> nous survole, sans doute pour signaler les points de chute. A 7 h 45, le bombardement se fait plus dense : c'est un arrosage en règle, (Tir de harcèlement, mes chasseurs l'appellent d'un autre nom moins distingué) mais aussi méthodique que le réglage. Profitant de mes observations du matin, je crois habile de déplacer ma demi-section de 100 mètres au moment où nous allons nous trouver dans l'axe de tir. Mais je me fais attraper vigoureusement par le capitaine : la guerre de position n'est pas la guerre de mouvement : il faut se faire pilonner sur place. Désormais je le saurai. _Cependant vers huit heures, notre 155 fait de la contre-batterie, et tout se termine par un duel d'artillerie.

*30 juin*

Le mercredi matin 30 juin, le ciel est sombre, il pleut ; tout est tranquille. La partie supérieure de ma niche m'inquiète : des cailloux et de la terre en tombent à chaque instant. Qu'un obus éclate à proximité, et je risque d'être enterré vivant. Il faut parer à ce danger. Au chevet de ma couche, j'ouvre une brèche dans le parados ; j'y place une énorme souche dont les quatre racines tronquées font comme un chevalet ; je répare la brèche au-dessus de ce soupirail de fortune, dans lequel je me collerai le nez pour dormir. Et cette fois j'ai l'impression d'une sécurité relative.
Mon travail est achevé pour 13 heures : il était temps, car une fois encore nous sommes copieusement arrosés d'obus boches. Durant ce bombardement de plusieurs heures, quelques chasseurs de la 8e escouade, qui sont dans des trous individuels viennent se plaindre que leur position est intenable. Ils se trouvent, en effet, à quelques mètres d'une fosse commune où ont été roulés l'avant-veille, dans des toiles de tente, une trentaine de tués des 18 et 20 juin, sans qu'on ai pu encore les recouvrir de terre. Le fait est que << ça cocotte terriblement>> comme ils disent. J'ai fort heureusement une boîte de cigares à distribuer à ma demi-section, don d'une généreuse marraine. Je les envoie deux par deux, munis qui d'une pelle et qui d'une pioche, et chacun d'un bon cigare, avec mission de recouvrir les morts. Leur cigare usé, leur temps est fait : ils cèdent la place aux deux suivants. Quatre paires de cigares ont suffi pour faire recouvrir la fosse de 30 à 40 centimètres de terre, et nos narines ne sont plus à la torture, quand tout à coup... boum ! un 210 court tombe au milieu de la fosse, et nous éclabousse tout à la ronde d'un mélange affreux que Bossuet seul pourrait nommer en termes convenables... Et le soir, quand la nuit mettra fin à la danse, le capitaine Saillard manquera de s'y enliser.

*1er juillet*

Le lendemain, 1er juillet, dès 3 h 30 l'artillerie ennemie nous joue une aubade de mauvais augure. A 6 heures seulement vient la réponse de notre 75, et au bout d'une heure, je m'imagine que tout va se terminer comme hier par un duel d'artillerie. Mais à 7 h 15 voici un avion de réglage, et pendant 4 heures nous devons nous tenir terrés, en fumant des pipes. A la 8e ou 10e, j'ai la g... emportée... Adossé au parapet, les coudes sur les genoux, j'observe le tir. Il me semble que les rochers, comme je l'avais prévu, nous protègent assez efficacement : les obus qui les dépassent filent au fond de la vallée ; ceux qui les heurtent s'y brisent en nous inondant d'éclats qui bourdonnent comme de grosses mouches, mais ne doivent pas être bien dangereux.
A 11 heures, il se produit une accalmie : les Fritz qui tiraient la ficelle doivent avoir faim. Nous aussi. Ah ! qu'il fait bon s'égailler au soleil, en mangeant le <<rata>> qui vient d'arriver ! On parle des dangers passés : ceux de ce matin, et les autres de naguère. Un de mes chasseurs (Noguier _ex-caporal cassé_ employé des contributions indirectes) me confie ses projets d'avenir. Et comme je lui objecte qu'il faut d'abord revenir de la guerre << Oh ! moi ! fait-il avec un bon <<accent>> méridional, je ne crains plus rien... Après avoir passé où j'ai passé, je suis sûr d'en revenir !...>> Le pauvre ! Le soir même, à 21 heures, il était mort !
En effet, vers 15 heures, la danse reprend, et cette fois, c'est une véritable préparation d'artillerie sur toutes les positions du 5e BCP. Je n'ai encore rien vu de pareil. Les miaulements des obus, les éclatements répercutés à l'infini dans les vallées font un vacarme épouvantable. J'ai repris ma pipe sans conviction, et je la fume nerveusement, sans même sentir que la langue et le palais me brûlent... Par deux fois, dans l'après-midi, le bombardement s'arrête, l'ennemi essayant de reprendre le sommet du Hilsenfirst. Ce sont alors nos artilleurs qui font un barrage en avant de nos positions. Je ne vois rien. Mais la montagne tremble et nous transmet, à travers sa masse, le choc mat de nos obus sur le versant ennemi: on dirait le martèlement rythmé des fléaux sur la toile de grange lorsqu'une nombreuse équipe bat le sarrazin dans nos pays. _ Après chaque arrêt, le bombardement ennemi reprend avec plus de rage. Les blessés qui descendent de la 6e Cie disent que là-haut c'est intenable. Pourvu qu'ils ne lâchent pas pied ! Nous attendons, anxieux, à notre poste de combat, sous la pluie qui recommence, fine et serrée. Parmi les éclatements, là, tout près, voici encore un blessé de la 6e Cie : haletant, hagard, les bras étendus, il descend le boyau à grandes enjambées, et s'écroule à mes pieds en criant d'une voix rauque : <<Le poste de secours ! >> Je m'empresse ; et doucement : <<Repose-toi un peu... laisse passer cette rafale... tu descendras tout à l'heure.>> Sa main gauche n'est plus qu'une loque ; l'avant-bras est également percé de deux trous où se logerait un oeuf de pigeon. Pour chercher mes ciseaux dans ma trousse, sous les shrapnells qui pleuvent, j'enlève mon sac que je tenais sur ma tête depuis quelques instants. A la grâce de Dieu ! Si je suis touché en exerçant la charité, il m'en sera tenu compte... Je fends la manche de capote jusqu'au coude. Tandis que, de mon mieux, je lui fais un pansement, je m'aperçois que la poitrine aussi est atteinte : en deux endroits, à chaque respiration, une écume sanguinolente sort, avec un râle, de la capote trouée. S'il en réchappe !... Son pied et sa jambe gauche portent aussi plusieurs blessures. Je voudrais bien maintenant qu'il soit au poste de secours, qu'il ne se soucie^plus de rejoindre. Déjà il a vidé le contenu de mon bidon, eau et café mélangés ; et la fièvre encore le dévore. Il demande que je lui panse son pied. Me voilà derechef infirmier volontaire, coupant bandes, pantalon et chaussure. Cette fois j'utilise mon propre paquet de pansement : si je suis touché à mon tour, Dieu y pourvoira.... Un obus tombe plus près de nous. << Oh ! fait-il en rouvrant de grands yeux égarés, ils vont m'achever ! ... Laissez-moi me réfugier dans cet abri>>. Cet abri, c'est le mien. Je lui dis << Va ! >> et je l'aide à y ramper ; je l'installe sur ma couverture, où je vois aussitôt se former et s'étendre de larges taches de sang.
Mais des cris se font entendre dans le boyau descendant. J'envoie le caporal Pisseron voir si c'est quelqu'un de sa 7e escouade qui est touché. A peine est-il sorti de son refuge _ un trou à ciel ouvert de 4m2, protégé seulement par 2 toiles de tente _ que voici encore un chasseur de la 6e Cie. << Tu es blessé ? _ Non, dit-il ; mais on ne peut plus tenir là-haut.>> Le malheureux a abandonné son poste. Que faire ? Le forcer à remonter ? Il est tellement affolé qu'il n'entendra même pas ce que je lui veux. D'ailleurs, le voilà déjà installé à la place de mon caporal absent. Je monologue : << Laissons-le... on verra tout à l'heure... je ferai un rapport.>> Je regarde ma montre : il est 19 heures. Le bombardement redouble : c'est effrayant. A plusieurs reprises ; montre en main, je compte les éclatements que je perçois : 60, 62, 65 à la minute, de tous calibres, surtout des 150 et des 105. Ah ! les journaux nous la <<baillent bonne>>, qui prétendent que les Boches vont manquer de cuivre, de tout, qu'ils ne pourront plus faire de munitions. Venez-y voir s'ils les économisent ! Les sapins là-bas, autour de la source, sont hachés, fauchés ; la terre partout voltige, se mêle aux colonnes de fumée noirâtre. Et mon caporal qui ne revient pas... Crac ! voilà son abri démoli par un 105, là, à quatre pas de moi. Je suis couvert de terre et de débris ; j'en ai les yeux qui voient trouble, et les oreilles qui carillonnent... Mais les occupants ? Ils étaient quatre. Le fuyard de la 6e est tué raide : à la guerre on ne fuit pas la mort ; c'est souvent en voulant l'éviter qu'on la rencontre. A côté de lui, j'ai trois chasseurs blessés... Et voici mon caporal qui remonte : il l'a échappée belle. Il me raconte que n'ayant rien trouvé d'anormal à la demi-section, il a pris le temps de fumer une cigarette avec un camarade. A quoi tient la vie !
A partir de 21 heures, l'intensité du bombardement diminue. Mais il paraît que l'ennemi s'est emparé par surprise des fortins (en flanquement vers le Langenfeld), et qu'il a capturé notre 3e Cie presque entière. Seul mon camarade, le sergent Fillion a ramené vingt et quelques chasseurs de sa section, non sans avoir reçu une balle qui l'a traversé de part en part à hauteur de l'omoplate droite. _ La 1re Cie reçoit l'ordre de se porter à droite pour fermer la brèche ouverte dans nos lignes par la disparition de notre 3e Cie. Noguier manque à l'appel de ma demi-section. Je le retrouve la poitrine écrasée par l'éboulement du parapet sous lequel il s'était creusé un abri. Je le sors : il est déjà froid ; seule la main gauche est encore tiède. << Pauvre vieux ! va. Adieu ! il faut partir...>> Et mon malheureux blessé de la 6e qui supplie d'une voix blanche qu'on ne l'abandonne pas... J'ai déjà fait prévenir les brancardiers : je lui dis qu'ils vont venir. Mais ils ont déjà tant à faire ! Je ne puis rester davantage. _ Ma couverture étant occupée et pleine de sang, je prends celle d'un de mes blessés qui me paraît propre : dans ses plis j'emporte sans m'en douter la vermine dont je ne pourrai me débarrasser que trois mois plus tard ; et je saurai moi aussi ce que le grand drille du camp Brun cherchait si délicatement dans sa chemise...
Nous allons achever et restaurer un boyau qui monte vers les fortins et le Langenfeld. Nous sommes toujours en 2e ligne, et supposons qu'il y a quelqu'un devant nous. Mais impossible d'avoir aucun renseignement. Il broussaille toujours ; on ne voit rien. Le capitaine S. que nous n'avons ni vu ni entendu de la journée, glapit dans la nuit. Les chasseurs sont mécontents et grognent leur dépit d'être dérangés, et de devoir encore, après une accablante journée, travailler au lieu de dormir. Moi-même, bien que je ne dise rien, pour l'exemple, je suis furieux d'avoir quitté mon installation qui m'a coûté tant de peine. Le sous-lieutenant Hennequin, de la 1re section, fixe les tâches. C'est un jeune instituteur qui faisait sa 3e année de service à la mobilisation. A ses réponses évasives, je suppose que nous allons attaquer demain matin pour reprendre le terrain perdu. Nous ne sommes donc ici que provisoirement. N'importe: je prends ma pioche et ma pelle, et tout en surveillant mes travailleurs, je me creuse une tanière sous un rocher qui se dresse là fort à propos : nos Vosges présentent souvent de ces bonnes fortunes.

*Vendredi, 2 juillet*

La pointe du jour me trouve en nage, m'escrimant toujours de mes outils contre ce terrain rocailleux où ils mordent à peine. Enfin j'ai là un abri à l'épreuve des obus de petit et moyen calibre. M'y laissera-t-on dormir un peu ? Déjà notre artillerie commence à bombarder les éléments perdu hier. Le bruit court que c'est le 15e bataillon qui doit les reprendre. Tant mieux. Les 220 arrivent avec des borborygmes de gargouilles trop pleines. << Des wagonnets de ferraille qui passent...>> disent mes chasseurs remis en belle humeur. A 9 h 30, les 2e et 5e Cies du 15e BCP réoccupent la position, l'arme à la bretelle, car Fritz a filé sans les attendre. Mais ce n'est pas sans espoir de retour, semble-t-il, car les nôtres à peine installés, les premiers obus ennemis viennent fouiller le sol. Il s'agit d'éviter une nouvelle surprise, et selon la méthode en faveur, pour obtenir une grande densité de feu en 1re ligne, on nous y entasse au coude à coude. Déjà deux Cies du 15e remplacent une des nôtres. Notre 3e section (adjudant Ecochard de Bourg) va occuper le 1er fortin. Reste à sa gauche, jusqu'à la droite de notre 5e Cie, un espace libre d'environ 50 mètres : on m'y envoie avec ma demi-section. Je ne trouve là qu'une mauvaise ébauche de boyau, profonde d'un demi-mètre aux meilleurs endroits. << C'est gai ! >> me dis-je, tandis que les obus tombent un peu partout ; << il faut céder à un autre mon abri individuel auquel j'ai travaillé toute la nuit, et venir ici, en 1re ligne, à peu près à découvert. Enfin ! c'est ici que Dieu me veut : fiat ! _ Le bombardement que nous subissons est irrégulier, intermittent ; les points de chute sont dispersés au hasard : je ne reconnais plus les méthodiques artilleurs boches. Est-ce encore du réglage ? Est-ce pour nous tenir en haleine, nous fatiguer, nous empêcher de réorganiser la position ? Le fait est qu'on ne peut guère travailler avec cet arrivage perpétuel de << colis>> ; gros et petits, et de fusants qui nous forcent à nous tenir accroupis ou à genoux, le dos arrondi, et le sac sur la nuque. Enervé, harassé, je finis par m'allonger, et je m'endors, la tête sur la joue de ma crosse. Apporta-t-on la soupe ? Je ne sais. Qui dort dîne.
Je me réveille à 14 h 30, au milieu d'un vacarme assourdissant. Les 150 et les 210 pleuvent sans arrêt autour de nous, mais spécialement sur les fortins et les tranchées du 15e bataillon. Les feux se croisent : la plupart des coups viennent de la direction du Petit Ballon. Mais il y a une batterie de 210 long, installée dit-on du côté de Wattwiller, qui nous prend de flanc, et menace de nettoyer ma demi-section d'un seul coup, si un de ces obus enfile notre semblant de retranchement. Elle s'acharne aussi sur les fortins ; tous les coups longs sont pour nous, et nous tombent un peu à droite, un peu à gauche. Leur choc sur le sol et la violence des explosions nous soulèvent de terre et nous couvrent de débris ; les éclats s'éparpillent avec des sifflements, des hululements, d'on ne sait quels effrayants oiseaux de nuit, redescendent en fredonnant sur des tons divers, et s'abattent, frrt ! avec un bruit sec et mat. La poussière et la fumée nous aveuglent ; nous suffoquons. Et il faut être là, passifs, stoïques, résignés à la mort. Oh ! nous voudrions sortir de ce trou ! remuer, courir à l'assaut, au corps à corps ! ... _ Mais rester étendus, le nez en terre, le sac sur la tête : se coller au sol, et à chaque arrivée, se recroqueviller avec un déchirement au creux de l'estomac, une crispation de tout l'être en révolte contre la dispersion possible : non ! ce supplice ne convient pas à nos tempéraments... Pendant les courts intervalles d'accalmie, le sang nous martèle les tempes, le coeur en folie nous bat douloureusement les côtes et semble près d'éclater. Puis soudain d'autres chocs de départs sont perçus en salves, et l'on se ramasse à nouveau, tous les nerfs tendus, en attendant l'avalanche des arrivées et peut-être le coup de grâce. _ De 17 à 19 heures, c'est un enfer : plus de 4000 obus de gros calibre labourent les quelques milliers de m2 que nous occupons. Il me semble que notre dernière heure est arrivée, et je prie silencieusement pour moi, pour les miens, pour mes chasseurs : que Dieu nous conserve à nos familles, pour le soutien de nos femmes et l'éducation de nos enfants ! Je médite, cherchant à concilier les horreurs dont je suis témoin avec les enseignements de ma foi catholique. Je vois très nettement que cette guerre est le fruit de la rivalité économique des peuples, qu'elle est une forme de la course collective à la richesse et à la jouissance. Quelle ineptie ! quelle pitié ! La victoire la plus éclatante avec tous ses avantages pourrait-elle jamais compenser les souffrances que nous endurons, les morts, les deuils, les pleurs des veuves et des orphelins ? Non, il est plus vraisemblable que nous expions les crimes de la génération qui nous a précédés... et les nôtres... Mon Dieu ! si vous voulez ma vie pour payer mes fautes et celles de tous les miens, prenez-la :... Prenez-la pour que ma chère Marie, pour que mes chers enfants n'aient pas trop à souffrir en ce monde, et qu'ils soient heureux dans l'autre... Mon Dieu ! je reconnais que vous êtes notre Souverain maître à tous, nations et individus, et que notre existence est entre vos mains. Les peuples aveuglés vous rejettent et courent à la richesse et au plaisir : il vous suffit, pour les punir, de les abandonner un instant à eux-mêmes, de les livrer à leurs passions de luxe et de volupté : voici où elles vous conduisent...
Parmi ces réflexions et ces supplications, un éclat d'obus de 300 g environ brise mon fût de fusil sous mon nez et défonce ma gamelle sur ma tête. Peu après, un bloc de pierre d'au moins 20 kg projeté avec force vient bondissant dans le boyau, me passe par-dessus la tête, heurte violemment mon sac et s'arrête sur mes reins. _ Cependant à trois reprises, le tir allemand s'est allongé ; il s'est même tu quelques minutes ; des coups de sifflets stridents et des cris << vorwärts>> ont retenti derrière la crête ; les << Fritz >> ont essayé de sortir. Mais chaque fois ils sont arrêtés net par notre feu de mousqueterie et par nos tirs de barrage de tous calibres, depuis le petit 65 de montagne qui les prend en écharpe, embusqué je ne sais où, tout près d'ici, il me semble, derrière le Langenfeld, jusqu'au puissant 220 que l'on voit très bien descendre, en un sillage noir sur le ciel roux, et qui me produit l'effet d'un canard sauvage, les ailes ployées, le col tendu, plongeant du haut de mes nues au fond de la vallée à une vitesse vertigineuse.
Malheureusement sur le soir, je ne sais par quelle erreur ou accident, un de ces obus tombe en plein sur les positions du 15e bataillon, dont une escouade de 8 hommes est anéantie. Il se produit un instant de panique. Les chasseurs de l'adjudant Ecochard (3e section 1re Cie) reviennent en arrière : Bender et Ancel, les 2 inséparables Vosgiens, passent près de moi en courant, la figure convulsée et les yeux agrandis par l'effroi. Ceux du 15e bataillon commencent aussi à lâcher pied et à quitter la position ; nos camarades de la 1re Cie qui sont en 2e ligne derrière eux les arrêtent avec peine et nos officiers doivent user de menaces pour les faire remonter. Les 220 continuent à tirer court. Et le téléphone qui est coupé. Comment prévenir nos artilleurs ?
C'est alors que le sous-lieutenant Maurice, adjoint au commandant Barberot donne un bel exemple de courage et de sang-froid. Muni de panneaux de signalisation, il monte au sommet du fortin, pour indiquer aux observateurs d'artillerie que nous sommes toujours là. Pendant dix minutes _ oh ! qu'elles sont longues ! _ il reste debout, au milieu des éclatements des artilleries adverses, se profilant sur le ciel, exposé à tous les coups. D'un instant à l'autre, je m'attends à le voir disparaître dans un tourbillon de poussière et de fumée, déchiqueté, volatilisé... Rien ! Quand enfin notre tir s'allonge, le signaleur volontaire redescend tranquillement de son poste, un peu pâle simplement. Le sous-lieutenant Maurice était un Lorrain des environs de Nancy. Depuis ma blessure (4 août 1915) je n'ai plus entendu perler de lui au bataillon.
Maintenant la nuit est venue, calmant peu à peu la rage des artilleries. A 22 heures, c'est le silence. Je suis étonné d'être encore de ce monde, de savoir encore me tenir debout et marcher. Autour de nous, le sol est retourné, mais pas un de mes chasseurs n'a seulement une égratignure. Je vais rendre compte de notre journée au P.C. de la Cie et prendre les ordres pour le soir. J'apprends que le sergent Brunet, qui a Hérité de mon abri en 2e ligne, s'y est fait arracher le bras droit. Et moi qui maugréais ce matin d'en être évincé pour aller en 1re ligne ! ... De plus en plus s'enracine en moi la résolution d'exécuter simplement les ordres reçus, sans rien demander, sans rien refuser : << perinde ac cadaver>>, c'est encore le plus sûr moyen de sauver sa vie, et si l'on tombe, ce sera dans l'accomplissement de tout son devoir.
Tout en mâchonnant ces réflexions, j'ai rejoint mes chasseurs. Nous sommes tous harassés ; mais je leur fais comprendre qu'il nous faut encore travailler pour approfondir notre boyau : la sécurité de notre peau l'exige, si la danse reprend demain avec le jour, comme on peut s'y attendre. En même temps, il faut veiller. Je les répartis en groupes de trois se relayant pour guetter, travailler et dormir. Moi-même je monte un peu la garde. J'examine attentivement le terrain. A quelque trente mètres en avant, au coin du réseau barbelé qui couvre la 5e Cie à notre gauche, quelle est cette masse sombre ? Je ne l'ai pas remarquée de jour ; je ne la quitte plus des yeux. On dirait un homme dans la position de tireur couché. A force de le regarder, les paupières me piquent et battent. N'a-t-il pas bougé ? J'en aurai le coeur net. Lentement j'épaule, je fais soigneusement l'action du doigt : pour ! ... Mon bonhomme est toujours là. C'est trop fort ! A voix basse je préviens mes chasseurs et je m'en vais en rampant mettre la main sur une motte de terre au bord d'un entonnoir de 150.
Après un tel exploit, je puis aller me coucher... Je me roule dans ma couverture, à même le sol. Mais je n'ai pas encore fermé les yeux qu'un agent de liaison m'appelle au P.C. du capitaine. Nous devons fournir une section de travailleurs aux deux Cie du 15e, et en ma qualité de nouveau venu, non encore fatigué sans doute, je suis chargé de la conduire et de la commander.
Il doit être près de minuit quand nous nous mettons a l'oeuvre. La lune montre sa face pâle à travers un voile de brouillard roussâtre qui prend à la gorge, et, chassé par une bise glaciale, pénètre jusqu'aux os. Le terrain, de son côté, est un passage lunaire, un vrai chaos : des entonnoirs de toutes dimensions se creusent, se touchent, s'échancrent mutuellement ; plus de traces de tranchées ; la terre tournée et retournée n'est plus qu'une poussière friable où se noient des blocs de roches fendus et morcelés. Il faut tout refaire avec des sacs à terre. Silencieusement, couverts par quelques sentinelles, mes chasseurs piochent et ramènent tantôt un membre, tantôt un tronc déchiqueté, plus souvent des corps entiers dont on devine les blessures aux déchirures et à la teinte plus foncée de la capote : pauvres martyrs qui sont restés stoïquement sue le terrain conquis, impuissants à répondre à l'ennemi lointain... A un certain moment, voici quatre hommes sur le << bled >> qui apportent un camarade ; ils appellent à voix basse : << Quelqu'un pour nous aider à le descendre dans la tranchée ! >> Je m'approche. Ils me le tendent en le tenant suspendu chacun par un membre. De mon bras droit, je lui saisis les cuisses près des genoux, et lui passe mon bras gauche sous les épaules. Ma main glisse pour lui soutenir la tête : elle s'enfonce jusqu' à la paume dans sa nuque en bouillie et je retire mes doigts gluants de cervelle et de sang caillé... J'en ai les jambes qui flageolent et mes dents claquent. A la lumière indécise de la lune, je contemple ce grand corps sombre, ce visage plein, jeune encore, avec un soupçon de moustache que je devine être blonde ; la lèvre supérieure, retroussée, découvre les dents blanches. Une alliance brille à sa main gauche : pauvre femme ! ... pauvres enfants peut-être ! ...
Trois de mes porteurs sont répartis sur le terrain à leur lugubre recherche. J'aide celui qui reste à transporter notre mort un peu en arrière, dans un énorme entonnoir où sont déjà dix ou douze corps, mutilés, défigurés, raidis en des poses farouches, la bouche et les yeux grands ouverts et criant l'épouvante. Triste civilisation, si fière d'elle-même, et qui sombre en ces horreurs !

*Samedi, 3 juillet*

A 2 h 30, nous avons une alerte. Tandis que je donne des indications à trois chasseurs pour la réfection d'un bout de tranchée entièrement nivelé, je ne pense pas que sur ce sommet découvert nos silhouettes doivent se profiler sur le ciel, un feu de salve nous rappelle à la réalité ; les balles sifflent à nos oreilles, comme un sel homme nous tombons à plat-ventre : personne n'est touché. Nos sentinelles rentrent en vitesse , et nous répondons sur toute la ligne. A en juger par la densité des coups de fusil, nous devons avoir une section devant nous. Après le pilonnage de la veille, l'ennemi n'entendant plus rien, s'est peut-être figuré que nous avions abandonné la position, et il nous envoie une reconnaissance pour nous tâter. Il peut voir que nous sommes toujours là. Avec ardeur nous fusillons la nuit, au hasard, d'après les lueurs du feu ennemi. Pourtant il me semble voir une silhouette debout, qui gesticule ; j'essaye de l'ajuster : je n'aperçois mon guidon que sur le ciel ; dès que je descends, plus rien. Trois fois je décharge mon arme sans résultat : l'homme est toujours debout. Ce doit être un poteau de barbelés avec une loque agitée par le vent...
Après une dizaine de minutes de ce cafouillage, les << Fritz >> ne répondent plus, et nous reprenons notre travail. Mais bientôt le jour blanchit à l'est : il est temps de rejoindre notre Cie, car tout à l'heure plus moyen sans se faire << sonner >> au passage.
C'est la deuxième nuit blanche _ si l'on peut dire ! _ que je passe après des journées accablantes. Je dors une demi-heure sur le sol humide de rosée. Il y a heureusement une bonne goutte de << gnole >>, et me voilà retapé. Je me mets à aménager ma place dans le boyau pour m'y coucher à l'aise pendant le jour. Quelle drôle d'idée ! Je me figure que je creuse ma tombe... Jusqu'à présent tout va bien ; mais gare encore à la tempête tout à l'heure ! Voici justement à 7 h 30 une << Taube >> qui nous fait visite ; il survole également nos emplacements de batteries derrière les premières hauteurs. Qu'est-ce que nous allons encore prendre ! _ Mais non ; mes appréhensions ne répondent à rien, et nous passons une journée tranquille : quelques marmites seulement, _ c'est normal _ à l'heure de la soupe. Le soleil nous fait fête. Ah ! qu'il est doux de vivre ! Il y a bien cette odeur obsédante de << macchabées >> qui vous chatouille les narines. A part cela, tout est bien : on parle de relève.
Le soir, de 20 à 23 h 30, nous travaillons encore afin de léguer à nos successeurs une position bien organisée défensivement. Puis nous ramassons nos frusques, et à minuit nous nous couchons << avec nos sacs pour oreillers... >>