Hartmannswillerkopf

Extrait de Hartmannswillerkopf, Auguste Chapatte, 152e RI.

Remerciement Louis S.

Hilsenfirst

19 septembre 1915. Nous avons quitté le repos le 10 courant. Au lieu de retourner à Sondernach, nous sommes venus prendre les lignes ici où nous avons atterris après une marche très longue et très fatigante, comme il en est, du reste, chaque fois que nous remontons du repos où que nous y allons.
L'Hilsenfirst, quoique plus calme que le Vieil-Armand, n'est pas exempt de marmites. Depuis que nous perchons ici, nous avons déjà des tués, des blessés. Nos tranchées ne sont pas éloignées de celles des Boches.

A ma nouvelle compagnie, nous avons, entre parenthèse, la bonne fortune de posséder des cuistots qui connaissent leur métier : la tambouille est succulentissime.

Hier sois, j'ai reçu la périlleuse mission d'avoir, avec mon escouade, à poser dans la nuit nuit, des fils de fer barbelés et un pare-grenades devant la tranchée, sport très dangereux, redouté de tous, même des plus audacieux, et présentant dans certains cas, autant de danger qu'une attaque. Comme je n'ai besoin que de deux hommes pour accomplir ce travail, je demande des volontaires. Nul ne s'offre, c'est bien compréhensible et c'est humain. Je dois donc songer à en désigner deux, ce qui me met dans un réel embarras, car lesquels prendre ?... je connais peu de choses aussi pénibles que celle d'avoir à faire un choix dans une telle circonstance.
Mon regard va de l'un à l'autre. Je sens que chacun redoute la corvée, mais je suis certain qu'aucun n'essaiera de se dérober s'il est désigné. Il faut me décider quelle que soit la contrariété que j'éprouve, je fixe mon choix sur les deux qui me paraissent les plus débrouillards.
Sur ces entrefaites arrive notre sergent vient pour nous donner un coup de main.
L'instant paraissant propice, nous montons avec mille précautions, sur le parapet ; les camarades restés dans la tranchée nous passent le matériel. A peine avons-nous commencé de planter nos piquets pour notre pare-grenades que des tranchées boches partent des fusées ; on nous a déjà entendu, comme du reste nous nous y attendions.
Instinctivement nous nous accroupissons pour être moins vus, mais les sentinelles boches nous ayant aperçus nous tirent dessus. Les balles viennent taper à nos pieds. Le tir n'est pas précis ; il ne peut, d'ailleurs, l'être, et les tireurs ne sont pas nombreux, heureusement ! Nous n'avons d'autre ressource que celle de descendre dans la tranchée, ce que nous nous empressons de faire. Aucun de nous n'est blessé, c'est une chance. Notre chef de section tenant essentiellement à ce que le pare-grenades soit placé, nous reprenons notre travail. Comme la première fois, nous sommes salués par les balles et devons revenir dans la tranchée sans avoir pu faire grand-chose. Nous remontons une troisième fois bien décidés à en terminer.
En dépit des balles qui claquent autour de nous, nous parvenons en opérant très vite, à achever tant bien que mal (plutôt mal que bien) notre besogne. Nous nous retrouvons tous quatre dans la tranchée, encore sous le coup de l'émotion et tout surpris d'en être sortis indemnes. Nous avons eu chaud !
Nous restons dans la tranchée jusqu'à midi, heure à laquelle nous descendons de garde, relevés par l'escouade qui, avec la nôtre, forme demi-section.
Il y a douze heures que nous sommes debout, aussi avons-nous bien sommeil et nous promettons-nous de prendre un bon repos.
Comme mes hommes je pénètre avec empressement dans notre gourbi pour m'y coucher. A cet effet je place mon sac, camarade de misère, de telle façon qu'il me serve d'oreiller, comme de coutume. Mais au moment de m'étendre, je change d'idée ; il fait un temps si radieux que je veux en profiter pour aller laver quelques menus objets ; je me reposerai ensuite.
Pour être plus à l'aise je quitte ma capote et la place à l'endroit même ou je me couche habituellement, près de mon sac, puis je descends au lavoir qui se trouve, à environ 120 mètres de la tranchée et je me mets à l'œuvre.
Le secteur est très calme.
Mais bientôt se déclenche un bombardement assez violent sur nos tranchées et en arrière de celles-ci. Les obus tombant drus m'obligent à interrompre mon travail pour me remettre à l'abri. Je me réfugie dans le gourbi du bureau de la compagnie qui est l'abri le plus proche.
Le bombardement ne cessant pas, je crains que ce ne soit là le prélude d'une attaque et j'en fais part au chef en lui disant que je vais remonter en ligne afin d'être à mon poste de combat, au cas où mes craintes seraient fondées ; il m'en dissuade en me faisant remarquer qu'il serait très imprudent de mettre le nez dehors par un tel marmitage et en ajoutant qu'il ne s'agissait, selon lui, que du bombardement d'un point repéré.
Me rendant à ses raisons, j'attends l'accalmie.
L'artillerie boche se décide enfin à cesser son tir.
Sans terminer mon travail, car j'ai maintenant beaucoup plus hâte de me reposer, je reprends le chemin de la tranchée. Arrivé à environ 20 mètres de celle-ci je commence à percevoir des gémissements qui ne peuvent provenir que de blessés. Qu'est-il donc arrivé pendant mon absence ?
Le cœur plein d'anxiété je presse le pas et arrive tout haletant dans la tranchée. Un spectacle horrible s'offre à mes yeux : deux obus de gros calibre sont tombés, l'un démolissant le pare-grenades que nous avons eu tant de maux d'installer dans la nuit, et bouleversant la tranchée, l'autre pénétrant dans le gourbi où les hommes de mon escouade reposaient.
Le gourbi est à moitié démoli ; sous les matériaux gisent des tués et des blessés, ces derniers plus ou moins grièvement atteints. Les brancardiers sont là qui aident à dégager les victimes. Deux de mes hommes seulement ont échappé à la mitraille, mais ils ont eu une telle frayeur et vu la mort de si près qu'ils ne savent plus bien où ils en sont.

Tués et blessés sont emportés sur des brancards et maintenant règne dans la tranchée, où la mort s'est gorgée de sang, une profonde consternation. Notre peine est immense, nous sommes anéantis.
Toutes nos pensées sont pour ces pauvres camarades, ces chers camarades, qui viennent de nous être ravis d'une façon si soudaine et si tragique ; pauvres camarades !
Parmi les décombres, je retrouve ma capote et mon sac ; celui-ci a été transpercé par un éclat, le trou est de 10 à 12 centimètres environ de diamètre. Ma capote est aussi trouée. Si je n'étais couché au lieu d'aller laver mon linge, j'aurais eu la tête déchiquetée par cet éclat. Je l'ai échappé belle ; quelle chance incroyable j'ai eue de partir au lavoir! Il faut croire que ce n'était pas encore mon heure.
La journée s'achève dans la plus grande tristesse. Comme des épaves, nous, les rescapés, nous allons et venons, l'âme en peine, dans cette tranchée toute bouleversée, vers cette cagna où il y a quelques heures à peine s'est déroulé une horrible tragédie.
Plus que tout autre je suis accablé par l'épouvantable malheur qui s'est abattu sur nous, car ce sont mes poilus, mes chers poilus, ceux qui m'avaient été confiés, qui sont les victimes, Je suis, ce soir, comme un papa qui pleure ses enfants et qui rôde autour de sa maison clans l'espoir, le vain espoir, de les revoir. Avec eux c'est un morceau de moi-même qui s'en est allé !
Les blessés, les morts ne sont plus 1à ; les premiers portaient sur leur corps les marques indélébiles de la mitraille, meurtris à jamais dans leur chair, s'en vont sur le chemin de l'hôpital. Les autres sont déjà recouverts d'une épaisse couche de terre d'où émerge l'humble croix de bois, croix aussi humble que ne l'étaient leurs cœurs, mais plus éloquente, plus émouvante, plus expressive que le plus magnifique mausolée.

Mais les ombres de ces morts sont restées là ; elles ne nous quittent pas, elles sont à nos côtés, nous parlent, nous demandent de ne pas oublier ceux dont elles reflètent l'image.
O camarades qui aujourd'hui avez subi la morsure cruelle, mortelle de la guerre, et vous aussi camarades tombés à Steinbach, au Vieil-Armand ou dans d'autres secteurs, vous tous dont nous avons entendu les appels, les gémissements, vous oublier ? Jamais. Nous penserons toujours à vous, vous serez toujours avec nous; partout où nous irons, votre âme invisible qui s'est incorporée à la nôtre nous suivra.
Pourrions-nous oublier les heures tragiques que nous avons vécues ensemble, les souffrances morales supportées en commun, le coude à coude fraternel qui fut notre meilleur réconfort? Pourrions-nous oublier qu'aux jours d'attaque nous nous confiions réciproquement la mission d'écrire à ceux qui nous étaient chers si la mort venait à frapper dans nos rangs ?
Pourrions-nous oublier ces heures si gaies que nous avons passées avec vous lorsque nous étions au repos ou en réserve et même quelquefois dans la tranchée pendant les heures calmes, ces bons mots qui fusaient, ce rire frais et sonore qui nous secouait lorsque l'un de nous avait débité une bonne boutade ?
Non, jamais - nous qui avons eu le douloureux privilège de recueillir votre dernier soupir – Nous n'oublierons toutes ces choses qui nous ont unis à vous par des liens si étroits et si sacrés, et si, plus heureux que vous, nous avons le bonheur de revenir de la guerre, si la mort nous fait grâce, c'est votre sacrifice qui nous dictera notre devoir, qui nous tracera le sillage que nous devrons suivre, qui nous guidera.
Du fond de vos tombeaux ou vous êtes des morts vivants, des morts immortels, vous nous prodiguerez vos sages, vos précieux conseils ; vous voudrez que cette camaraderie inaltérable qui nous unissait à vous, continue à nous unir, nous survivants, et imprègne, inspire tous nos actes.
Je reprends la garde à minuit pour une durée de douze heures. N'ayant plus assez d'hommes dans mon escouade, il m'en est donné d'une autre en attendant que la mienne soit reformée.
La nuit, que se passe sans rien de spécial, est mise à profit pour réparer un peu les méfaits causés par les obus tombés hier.

On m'annonce officiellement ce matin que, comme je l'avais demandé, je suis réaffecté à la 1e compagnie.
Bien que j'eusse déjà de bons camarades à la 9e, je suis heureux de repartir à la 1e. Je dis au revoir aux camarades qui sont avec moi dans la tranchée ainsi qu'à mes supérieurs et j'éprouve un réel soulagement à quitter le lieu où, hier, la mort a fait un tel carnage.
Je reviens à la 1e compagnie avec tout mon barda.
A ma grande satisfaction je suis affecté à mon ancienne section où, avec joie, je retrouve de vieux amis.

Au repos

Nous avons quitté l'Hilsenfirst hier soir. Il y avait quatre-vingt-deux jours que nous n'en étions pas descendus ; 82 jours pendant lesquels, n'ayant pas eu un seul jour de repos à l'arrière, nous avons v écu comme dans une ile déserte, quatre-vingt-deux jours sans voir une habitation, ni un civil. Cette vie là commençait nous peser.
Après avoir marché toute la nuit, nous sommes arrivés ce matin au repos dans la vallée. Notre compagnie est cantonnée dans la paisible citée de Malmerspach où nous avons déjà passé plusieurs repos. Si, durant notre séjour à l'Hilsenfirst, nous n'avons pas fait, ni subi d'attaques, nous avons, par contre, beaucoup souffert des intempéries.
Les jours de pluie, nos tranchées étaient pleines de boue et nos gourbis inondés pour la plupart. Pour pouvoir habiter ceux-ci nous étions souvent obligés d'enlever, à t'aide d'une pompe, l'eau qui submergeait nos couchettes de toile métallique. Mais la période 1a plus pénible fut sans conteste, celle du onze au quinze novembre. Nous eûmes pendant ces cinq jours, un temps affreux comme jamais encore nous n'en avions eu. La neige, tombant en abondantes rafales, avait comblé nos tranchées, à tel point qu'un jour nous fûmes obligés de passer sur celle-ci pour aller aux corvées. Les Boches, logés a la même enseigne que nous, durent en faire autant de leur côté ; il nous était impossible, aux uns et aux autres, de sortir sans être vus. Nous ne nous tirâmes pas dessus, concluant ainsi par la force des choses un armistice d'un jour.
Le froid était si vif que les pans de nos capotes, mouillés par l'eau des gourbis, avaient gelé et étaient devenus tout raides.
Pendant ces cinq jours de misère noire, de misère atroce, je ne pus envoyer que deux lettres, toutes deux adressées à mes parents. J'écrivis la dernière à la lueur d'un bout de fil téléphonique que me tenait un de mes hommes; nous n'avions plus rien d'autre pour nous éclairer.
Dans notre gourbi de première ligne où logeait toute la demi-section, sauf les sous-officiers, nous avions de trente à quarante centimètres d'eau qu'il nous était impossible d'enlever à cause de la neige et du mauvais temps. Notre première rangée de couchettes était complètement sous l'eau; seule la deuxième qui se trouvait à un mètre plus haut restait habitable, mais quel habitat; pour y parvenir sans se mouiller les pieds et circuler dans le gourbi il y avait toute une gymnastique à faire.
Le seize novembre au matin, près de trente pour cent des hommes qui avaient tenu les lignes pendant ces cinq jours avaient, soit, de très fortes engelures aux pieds, soit les pieds gelés. Beaucoup d'entre eux ne pouvant plus se chausser, durent être évacués. A mon escouade, cinq de mes poilus demandèrent à aller à la visite.

Les intempéries n'étaient pas seules à nous faire souffrir; les totos et les rats se mettaient aussi de la partie. Des totos, jamais nous n'en eûmes autant; quant aux rats ils nous passaient sur la tête pendant notre sommeil; pour ne pas subir leur repoussant contact, nous devions nous couvrir le visage avant de nous endormir.

Notre séjour dans ce secteur, fut aussi marqué par une cérémonie bien triste: la dégradation militaire d'un poilu de notre compagnie, père de famille qui, cédant à un violent cafard, avait quitté les lignes sans permission, pour aller voir les siens. Il lui tardait tant de revoir ceux-ci qu'il n'avait pu attendre la permission ; il se l'était octroyée. Ce fut pour nous tous une minute de profonde émotion lorsque le capitaine lui arracha les boutons de sa capote. Il ne fait pas bon assister à un spectacle pareil.
Nous avions été privés de repos si longtemps (près de trois mois) que nous apprécions mieux celui dont nous jouissons ; notre séjour dans la vallée nous est encore plus agréable que de coutume.
Quelle douce chose que de pouvoir, dans du foin bien sec, dans une grange bien abritée, dormir tranquille, sans avoir de garde à prendre, d'attaque à craindre, et d'intempéries à supporter ; que de pouvoir se tenir en état de propreté, se débarrasser des totos, circuler et vivre parmi la gent civile. Qu'il est doux de se sentir à l'abri de la mitraille, de cette mitraille insatiable qui, impitoyablement joyeusement, fauche jour après jour tant d'êtres débordant de vie, de gaîté, de jeunesse et de santé.
Malheureusement les jours de repos ne durent jamais longtemps; on dit déjà, et la nouvelle ne tarde pas à devenir officielle, que le Vieil-Armand nous convie de nouveau à une petite danse macabre. II lui faut du sang, encore du sang, toujours du sang pour se désaltérer, se repaître et satisfaire sa passion.
L'attaque devra être menée par deux brigades, paraît-il. Elle sera donc d'assez grande envergure.
Sachant par expérience, hélas ! Ce qu'il en coûte d'attaquer au Vieil-Armand et d'essayer de se maintenir au sommet, nous ne pouvons nous faire d'illusions sur ce qui nous attend. Pour, certains d'entre nous, cette prochaine offensive équivaut à un arrêt de mort. Quels sont ceux que la camarde va choisir ? Serai-je du nombre ? Telle est la question que l'on se pose. Si l'on songe à tous ceux qui sont déjà tombés sur cette terre fameuse, on est bien en droit d'avoir quelque appréhension.
Cela nous incite à bien profiter de nos derniers jours de repos, derniers jours de vie pour quelques uns !
Aussi délaissons-nous un peu la gamelle, bien que nous n'ayons pas eu à nous en plaindre, pour nous offrir quelques délicatesses.

A quoi bon ménager le plaisir ?.. Pourquoi monter au Vieil-Armand avec de l'argent ? Il ne nous servira à rien si nous tombons, et si nous en réchappons nous serons, même sans un sou, encore assez riches puisque nous aurons la vie sauve. Par conséquent, foin d'économies !