Carnets de guerre d'un savoyard

Extrait de Carnets de guerre d'un poilu savoyard, Fernand Lugand, 7e BCA.

Remerciement Louis S.

A Bussang, je n'ai que l'embarras du choix sur les moyens de locomotion pour regagner le front. Je stoppe la première camionnette venue et j'arrive à Oderen et débarque chez la famille Luthringer. Croyant y trouver quelques camarades de mon Bataillon, j'apprends qu'il n'est plus 1à. Depuis quelque temps il tient les premières lignes sur la crête de l'Hilsenfirst.

Je passe la nuit à Oderen et le lendemain matin, je profite d'un convoi de ravitaillement pour monter en ligne. Chemin faisant, je croise des attelages qu'on est peu habitués à voir, ce sont des chiens de l'Alaska qui tirent des traîneaux, car il y a beaucoup de neige dans ces parages. Ils sont extraordinaires de vigueur. On me dit que chaque traîneau est chargé de quatre cents kilogrammes ! Les skieurs de la Division circulent sans arrêt. Ce sont eux qui sont chargés de porter les ordres car l'établissement des lignes téléphoniques de campagne est difficile sinon impossible.
Je fais une halte un instant, à un carrefour d'où je surplombe nos lignes. Quelques torpilles et obus éclatent de-ci de-là, et laissent de grandes traces noires sur la blancheur du paysage. Je poursuis seul ma route qui n'est qu'une piste tracée dans la neige. Je m'écarte pour laisser la place à deux brancardiers qui transportent le corps d'un Chasseur qui vient d'être tué par un éclat d'obus. Quand on revient de permission, celte macabre rencontre fait passer un petit frisson sur tout le corps.

Sergent-fourrier Lugand !

A la chute du jour, je parviens enfin à la cagna de Gobby qui ne cache pas sa joie de me revoir.
Il m'apprend que pendant mon absence, j'ai été nommé Sergent-Fourrier ! Cette bonne nouvelle me fait plaisir et atténue un peu la tristesse du retour.
Je déballe les provisions de bouche que j'ai rapportées de la maison. Nous y faisons honneur et, tout en dégustant, il me met au courant des événements qui se sont déroulés pendant ma permission. Il m'explique la raison pour laquelle le Bataillon occupe le secteur:
Les Allemands ont fait un coup de main sur nos lignes, enlevé quelques territoriaux qui les occupaient et massacré ceux qui n'ont pu être emmenés... Aussi, nous devons ouvrir l'œil car la neige est complice des coups de main.
La couche amoncelée dépasse de beaucoup la hauteur de nos réseaux de fils barbelés et on ne peut compter que sur la vigilance des sentinelles, car les bruits sont assourdis par cette ouate épaisse et les skieurs y glissent dessus, tels des fantômes. C'est grâce à la neige et au temps bouché que nos skieurs ont pu surprendre, dans leur petit poste, deux mitrailleurs ennemis qu1ils ont fait prisonniers avec armes et bagages, sans que quiconque s'en soit rendu compte, pas plus du côté allemand que du nôtre...

Une impressionnante torpille non éclatée repose sur le bord du sentier. Je la prends comme siège et me repose assis sur cet engin. Gobby en profite pour me photographier dans cette posture. Tu l'auras certainement déjà vue dans l'album de photographies de la famille.

Je fais plus ample connaissance avec mes nouveaux officiers et mes camarades sous-officiers. Les Lieutenants Besançon et Thivaud, l'Adjudant Duret, les Sergents Martoray et Adaoust, et d'autres dont le nom importe peu. Notre séjour ici n'est pas très agréable car le mauvais temps est continuel, la couche de neige s'épaissit chaque jour et sur les hauteurs, le vent souffle en permanence. Les hommes sont sans cesse occupés à déblayer les tranchées et les boyaux. Il en est de même pour ceux d'en face. On tire de part et d'autre afin de n'en pas perdre l'habitude. Bombardements réciproques, coups de fusils isolés, nos pertes sont légères pour ainsi dire nulles. La plupart des évacués le sont pour gelure ou maladie.
Nous avons un microphone à notre disposition, ce qui nous permet de surprendre les conversations de nos adversaires. Nous savons qu'ils sont très mal dans leurs tranchées, souvent envahies par les eaux. D'autre part, le feu de notre artillerie harcèle leurs convois, ce qui provoque un fort désordre dans leur ravitaillement et ils se plaignent de ne pouvoir manger à leur faim. Ce système d'écoute nous permet également de connaître 1es heures de relève et de bombardement, de sorte que lorsque le tir est déclenche tous nos hommes sont à l'abri dans des sapes qui sont solides et qui peuvent tenir le coup. Ils nous arrosent avec des 105 fusants très impressionnants par la violence de la déflagration qu'ils produisent en éclatant au-dessus de nous.

21 février 1916. Nous apprenons que les Allemands ont déclenché une formidable attaque sur Verdun. Les feldgrau chantent, nous les entendons pousser des hourras, puis l'accordéon égrène des airs militaires scandés par des cris joyeux. Nous ne voulons pas être en reste sur eux, aussi, afin de compléter l'harmonie, nous leur envoyons des grenades et quelques volées de 65 de montagne. L'entrée en danse de ces instruments met fin au concert. Ils nous répondent du tac au tac par des sortes de grenades ayant la forme d'un épi de maïs projetées au moyen d'un fusil spécial. La plupart du temps elles n'éclatent pas. La neige molle dans laquelle elles tombent atténue le choc et les empêche de percuter.
Quelques torpilles viennent s'écraser dans nos lignes avec un bruit fracassant. Malgré cela, nous savons qu'ils ne nous attaqueront pas, le plus gros de leurs effectifs étant sérieusement occupé à Verdun.

Nous sommes relevés par le 27e Bataillon de Chasseurs. Notre destination est inconnue, mais on suppose que l'on part nous aussi pour Verdun. En fait, il n'en est rien : nous établissons notre cantonnement à Fraize, gros bourg du département des Vosges. Après deux ou trois jours de repos, nous allions tenir les positions du Violu dans la région de Saint-Dié.