Au Vieil-Armand

Extrait de Au Vieil-Armand, Henri Volatier, 5e BCA.

Remerciement Louis S.

Les combats de l'Hilsenfirst.

C'était bien en effet, de grosses opérations militaires qui allaient, ou plutôt qui venaient de commencer en Alsace. Ainsi qu'il arrive au soldat qui ne peut voir, du moins au premier abord, l'ensemble des opérations, Henri n'en avait entrevu qu'un côté. La vallée de Metzeral, ou plutôt celle de Munster en était l'objectif et cela entraînait forcément aussi une attaque de ce fameux Petit-Ballon qui reste aujourd'hui encore entre les mains de l'ennemi, et commande toute la rive droite de la vallée de la Fecht en-dessous de Metzeral. Mais combien plus vaste était le champ de bataille !
Séparée de la vallée de la Thur par une ligne de hauts sommets boisés, courant à peu près de l'ouest à l'est, la vallée de la Fecht se trouve formée au moment où elle s'élargit à l'entrée de Munster, par la réunion de trois ou quatre vallées profondes. C'est d'abord la Fecht de Metzeral descendant des grands plateaux du Breitfirst et de Hus. A gauche, la pittoresque vallée de la Wormsa lui amène, en bondissant de cascade en cascade, le trop plein des gracieux petits lacs du Hohneck. Tandis que sur la droite et à l'entrée de Metzeral, la Fecht de Sondernach roule les eaux de l'Hilsenfirst et du Petit-Ballon. Enfin à Munster elle se joint à la grande et alpestre vallée de la Schlucht sortie du versant nord du Hohneck. Trois sommets commandent donc la vallée de Munster : le Linge au nord dominant Stosswihr et Munster ; le Reichakerkopf commandant le confluent de la Schlucht et de la Fecht : le Petit-Ballon dressant sa masse arrondie et lisse au-dessus de Muhlbach, le premier faubourg de Munster. Les premières opérations nous donnèrent Sondernach, sur la rive gauche, la cote 830 et l'Almatt : Metzeral était intenable ; l'ennemi l'évacua, ne laissant entre nos mains que des ruines bientôt achevées, du reste, par son artillerie. Restaient à enlever les sommets. Tandis que sur la gauche se préparaient les attaques du Linge et du Reichaker, le 5e Bataillon recevait le 18 l'ordre de se porter à l'aide des bataillons qui avaient déjà enlevé Sondernach et qui remontant les pentes abruptes de cette vallée ou débouchant des hauteurs du Klinz et du Langenfeld essayaient maintenant d'emporter le Petit-Ballon.
Du Sudel, pour parvenir à la ligne de feu, la voie la plus courte était évidement celle de la montagne, mais combien rude. C'était tout le Ballon de Guebwiller à franchir ; puis la descente très raide sur la vallée de la Lauch ; et enfin la remontée d'Oberlauchen sur le Klinz et le Langenfeld. Du moins présentait-elle l'avantage d'être constamment défilée aux regards de l'ennemi.
Henri Volatier note au soir du 18 ses impressions de route.
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Vallée de la Lauch, 18 juin (1915).
L'avion d'hier est tombé à Willer, les deux aviateurs allemands ont été tués, et leur appareil mis en miettes. C'est l'aviateur Gilbert qui est le héros de cet exploit, et c'est le troisième appareil qu'il descend depuis la guerre. Nous avons été relevés aujourd'hui du Sudel. Nous sommes partis à une heure de l'après-midi et nous sommes arrivés à une heure du matin. Jamais de ma vie je n'ai tant marché. Avec cela il a plu gros comme des cordes.
Nous avons couché dans une espèce de patelin où il n'y a ni porte, ni fenêtre. Nous avons encore deux heures de montée pour arriver aux tranchées. En venant nous avons descendu une montagne pendant cinq heures. On peut juger de l'altitude du Ballon de Guebwiller, c'est la plus haute montagne d'Alsace. Nous allons prendre notre jus.

Le lendemain, première attaque, à laquelle prend part la deuxième compagnie. La montée en lignes, elle-même, ne se fait pas sans difficultés. Henri écrit rapidement :
Nous sommes montés aux tranchées par des chemins impossibles et une pluie torrentielle. Nous avons cantonné à une heure ½ des tranchées ; nous avons couché, toute la section, où il pouvait juste tenir trente hommes. Nous sommes repartis le lendemain dans l'après-midi. En route pour les tranchées, et tout de suite ce fut du propre. Nous étions obligés de passer dans une clairière qui était repérée par une mitrailleuse boche. Ce n'était pas le moment de s'endormir. Il y a eu trois tués en passant et plusieurs blessés. Quand nous avons été ici, notre artillerie s'est mie à donner pendant deux heures. Ah ! Mes amis, quelle musique ! Quand la deuxième compagnie est arrivée pour s'emparer des tranchées, il n'y avait presque plus de boches. Ils se sont aussitôt rendus. De notre côté une dizaine de tués et une vingtaine de blessés. Nous avons passé toute la nuit dans les boyaux, nous avons été gelés.

Le 20, la sixième compagnie relevait en première ligne la quatrième. Le 21, elle attaquait à son tour. Henri cependant trouvait encore le temps d'écrire à Marguerite.

21 juin 1915.
Bien chère Marguerite,
Je viens de recevoir votre gentille lettre datée du 15. Je vous dirai que nous avons changé de secteur, et que là ce n'est guère la pose. Nous avons attaqué hier et pris une tranchée. Je vous dirai plus tard où je suis, car maintenant, comme la bataille fait rage ici, nos lettres sont surveillées de très près.
Alors vous êtes au Pont-de-Poitte pour faner et vous me dites que vous faites le même métier que moi l'an passé. Eh bien ! Je vous assure que je voudrais bien le refaire en ce moment ce métier, au lieu de faire un truc comme on le fait en ce moment.
Voici à peu près notre emploi du temps de ces jours.
Nous avons quitté notre secteur à une heure de l'après-midi. Nous avons mangé la soupe à Altenbach. Ensuite, départ, marche par des chemins impossibles, jusqu'à une heure du matin. Avec cela, un vrai déluge sur les reins. Nous sommes arrivés dans une baraque en planches, trempés comme des soupes au lait. Nous avons couché 60 bonshommes dans un gourbi qui était un peu plus grand que votre baraque de Planaise, mais enfin nous étions mieux que dehors. Nous nous sommes reposé jusqu'à une heure de l'après-midi, et en route pour la bataille. Je vous assure que c'était du propre. Un se demande, après des secouées comme cela, comment il se fait qu'on est encore en vie. Si jamais je rentre je ne vous raconterai jamais cela ; c'est trop horrible.
Mais enfin, c'est la guerre. Et quand cela finira-t-il ? On n'en sait rien. Sans doute la France a bien péché ; elle aurait un peu mieux fait de s'occuper un peu plus de nos ennemis, plutôt que de chasser ces pauvres sœurs et religieux qui ne faisaient que du bien. Mais elle a été déjà bien châtiée, la moitié de sa jeunesse est fauchée. Espérons que la justice de Dieu sera bientôt satisfaite, et n'oublions pas, en le priant, que s'Il est juste, Il est bon en même temps.
Aujourd'hui, il fait un beau soleil, ce qui nous fait grand plaisir, car nous avons passé la nuit dehors, accroupis dans un boyau et pas moyen de montrer son nez : ils n'ont pas arrêté de nous envoyer des shrapnels toute la nuit, et on avait peur qu'ils contre-attaquent.
Il n'y a pas de nouveaux tués à Crançot, il y en a bien ici de ma classe, qui sont tués ou blessés, quant à moi, je suis toujours en parfaite santé quoique cela étonne un peu, mais on se confie à Dieu, et arrive qui plante.
N'oubliez pas d'embrasser Ernest et la patronne pour moi, et surtout notre chère petite Germaine. Et vous, ma bien-aimée, recevez un doux baiser de votre......... Henri.
La lettre était achevée, mais l'adresse n'était point mise. L'alerte dut sonner avant…. Et la troisième page porte en-dessous de la signature cette note écrite d'une grosse écriture renversée et tremblante : « Suivre page 4 ».
Voici dans sa simplicité le post-scriptum.

24 juin, Besançon.
Bien chère Marguerite,
Quand je vous ai écrit cette lettre, c'était à Metzeral (note en bas de page : plus exactement sur les hauteurs de l'Hilsenfirst qui dominent de haut et de loin encore Metzeral) et je la termine à l'hôpital auxiliaire n°14 à Saint-Ferréol, Besançon. Les boches ont eu l'esprit de m'envoyer deux balles dans la peau, une dans le bras droit, et l'autre qui m'a enlevé un petit bout du menton, ce qui m'évitera de porter le bouc. Je ne souffre pas beaucoup, et je suis bien heureux d'être loin de cet enfer pour quelque temps. Inutile de vous dire que si vous veniez à passer par Besançon, vous me feriez un grand plaisir de venir me voir. Je termine, car je suis fatigué, vous le verrez à mon écriture. Bonjour affectueux à tous à Crançot, et à vous baiser affectueux.
Votre Henri.

Le séjour d'Henri Volatier à l'hôpital de Saint-Ferréol, ne parait, à première vue, marqué par rien de bien extraordinaire…/… Les toutes premières lettres sont pleines encore de ces visions du champ de bataille, toujours si vivement gravées dans la mémoire de nos blessés. En même temps, elles respirent la joie du calme retrouvé.

28 juin.
Bien chère Marguerite,
J'ai été bien heureux de votre gentille petite carte, je vois que vous pensez toujours à moi, comme je pense à vous. Mais ne vous faites pas de bile pour moi ; jamais, pour ainsi dire, de ma vie, je n'ai été aussi heureux. Nous sommes en dehors de la ville, nous avons un grand parc, où nous nous baladons toute la journée. Nous avons deux religieuses et deux infirmières laïques qui rivalisent de dévouement. Nous avons la chapelle dans la maison et trois prêtres aumôniers. Je suis très heureux de m'être tiré de cet enfer rien qu'avec cela. Je ne veux pas vous donner de détails, les râles des mourants, les cris des blessés. Il y avait des morts qui avaient trois semaines, je vous laisse à penser si cela empoisonnait, quand on leur montait dessus......

Besançon, 29 juin.

Ma pauvre Marguerite, votre bague que je vous annonçais, et dont je vous avais demandé la mesure, ne vous sera pas envoyée de si tôt, pour la bonne raison qu'ici les matières premières manquent.il ne nous dégringole plus de marmites sur la figure, ici à Besançon et je vous avouerai que je ne regrette pas, malgré tout le plaisir que j'avais à aller ramasser l'aluminium qui devait faire votre bague. Une marmite entre autres, le matin du 21, où j'ai été touché, nous a éclaté droit sur la tête. Elle nous a couchés quatre dans la tranchée. Nous étions à moitié asphyxiés. Elle m'avait un peu beugné le coin de l'œil mais ce n'était rien. J'ai reçu mes deux autres blessures l'après-midi, à une heure et demie. Puisque vous me demandez des détails, je vais vous en donner un peu, cela me passera le temps.
Le jour avant, dimanche 20, nous avions pris deux lignes de tranchées après un violent bombardement de notre artillerie (qui est terrible), qui avait absolument tout détruit, et comblé les tranchées. Nous avons trouvé trois boches dans la tranchée, c'était les seuls qui restaient et ils étaient à moitié fous. Ils nous ont raconté que la compagnie allemande qui était dans la tranchée s'était retirée en y laissant une section, soit soixante hommes. De ces soixante hommes, il ne restait que ces trois poilus, tous les autres étaient déchiquetés ou enterrés sous la tranchée qui était comblée. Les prisonniers nous avaient dit aussi que nous n'avions devant nous que de la landwehr et de la landsturm.
Toute la nuit du 20, nous avons donc organisé les tranchées prises, puisque nous nous attendions à une contre-attaque. Quoique nous n'ayons déjà rien dormi la nuit précédente, nous n'avions guère sommeil ; de plus, rien à manger qu'une boîte de singe et deux biscuits, bref, le ventre ne nous embarrassait pas pour courir.
Le matin du 21, notre artillerie bombardait Metzeral (note en bas de page : les zouaves n'ont pris part à ces affaires que dans l'imagination un peu exaltée des combattants : chasseurs et fantassins) qui était à notre gauche, pour aider aux zouaves et aux alpins à s'en emparer. Nous autres, nous étions donc tranquilles, ne devant réattaquer que le soir. Aussi quelle ne fut pas notre stupéfaction, quand à onze heures et demie nous voyons devant nous, non plus de la landwehr, mais de la Garde impériale et des chasseurs de la Garde, qui sont, quoique boches, de rudes soldats. Ils nous contre-attaquaient, s'avançant en colonnes par quatre, et cela sans nous avoir marmités, contrairement à leur habitude, pour nous surprendre. Le premier moment d'émoi passé, nous leur avons fait une belle réception. Nous avions des mitrailleuses dans la nouvelle tranchée. Ils ont été accueillis à coups de mitrailleuses et par une fusillade enragée, cependant que notre artillerie prévenue, tapait pour leur barrer la retraite. Quand nous avons vu qu'ils commençaient à faiblir, nous sommes sortis de la tranchée et les avons poursuivis jusqu'à leur nouvelle tranchée, la baïonnette dans les reins. Cela faisait une jolie salade. Nous n'avons pas eu beaucoup de pertes, en avançant, car nous étions tous mélangés et les boches qui étaient dans la tranchée ne pouvaient pas tirer, car ils en auraient tué autant des leurs que des nôtres. Nous sommes arrivés ainsi à huit mètres de leur tranchée ; mais là il a fallu s'arrêter, car ils nous ont bien reçus : grenades, mitrailleuses, fusils, tout s'en mêlait. Nous nous sommes cachés comme nous avons pu. Toute tête qui se montrait était de suite en bouillie. Finalement les boches sont sortis de nouveau, et menaçaient de faire ma section prisonnière. Il a fallu se retirer à toute vitesse, si nous ne voulions pas être pris. Et cela sous une grêle de balles ; je me demande comment il n'en tombait pas d'avantage. C'est en allant renforcer les autres compagnies que j'ai été blessé. Quand je suis parti, le commandant (Note en bas de page : le commandant Collardel, tué au moment même où il sortait de la tranchée, à la tête de ses chasseurs), un colonel du 213e, deux lieutenants, un capitaine étaient tués. Et cela a duré jusqu'à quatre heures.
Je ne souffre pas trop, car une balle a traversé le biceps sans toucher l'os. L'autre m'a enlevé un morceau du menton, sans trop toucher la mâchoire. Donc je suis heureux comme un prince et très bien soigné.
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Et cependant, comme tant d'autres encore, malgré la gymnastique suédoise et la boxe qui menaçait de le transformer en lutteur, malgré les petits services qu'ils s'ingéniaient à rendre, Henri commençait à avoir la nostalgie du front.
Je descends à la cuisine un peu l'après-midi, pour aider la sœur cuisinière, lui désosser la viande ou lui porter quelques bidons d'eau. Cela me distrait, car vous savez quoi qu'on soit très bien, on s'ennuie et il y en a plus d'un qui regrette déjà les tranchées.

Ses blessures d'ailleurs se cicatrisaient assez vite. Et bien que son Médecin-chef soit un père de famille, qui n'aime pas voir des figures nouvelles et qui garde ses anciens blessés, notre chasseur sent qu'il pourra et devra bientôt reprendre sa place au combat. Auparavant une grande joie lui est réservée, la permission accordée à tous les blessés évacués sur l'intérieur.

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